RÉFLEXION SPIRITUELLE : Qui est mon prochain ?
Par Benoit Voyer
5 octobre 2026
La phrase résonne comme un vieux slogan à la mode : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ».
Mais en fait, « qui est mon prochain ? » Jésus expliquait que le prochain n’est pas seulement celui ou celle que j’ai choisi ou qui fait partie de mon groupe. Mon « prochain » c’est aussi la personne que la vie met sur ma route.
En 1795, le philosophe Immanuel Kant écrivait : « La Terre n’est pas une étendue infinie, mais une surface sphérique ; les hommes ne peuvent donc pas se disperser à l’infini, mais doivent finalement se supporter les uns les autres. »
Le « prochain » rejoint l’idée de cette coexistence humaine sur une Terre que nous sommes forcés de partager.
Plus près de nous, dans les mots du pape François, on pourrait de nos jours parler d’une « mondialisation de l’indifférence ».
À mes yeux, une chose est sûre : de nos jours, l’humain a besoin d’une « anesthésie du cœur », c’est-à-dire que le cœur humain a besoin d’être anesthésié pour être opéré. Devant l’indifférence, notre cœur a besoin de passer sous le bistouri divin.
En ce jour d’élection générale au Québec, avoir le souci de mon « prochain » c’est probablement d’aller voter afin de donner à notre société ce qu’il y a de mieux. Prendre soin de la démocratie est assurément un geste d’amour.
SAINTS ET SAINTES : La bienheureuse Marie-Rose du Durocher
Par Benoit Voyer
5 octobre 2026
La bienheureuse Marie-Rose Durocher est née dans la maison familiale, à Saint-Antoine-sur-Richelieu, le 6 octobre 1811. La résidence a été bâtie par Jacques Courtemanche, son arrière-grand-père, en 1725, soit une année avant l’ouverture de la concession. Il s’était établi à cet endroit avec quatre des descendants de Jacques Archambault. Ces derniers s’établirent sur la terre voisine.
À sa naissance, ses parents, Olivier Durocher (1771-1859) et Geneviève Durocher (1768-1830), lui donnent le prénom d’Eulalie. Elle est leur dixième enfant.
Lors du baptême, dans le registre paroissial, le curé, Bonaventure Alinotte, la prénomme « Mélanie ». Il écrit dans le registre paroissial : « Le six octobre mil huit cent onze, par nous curé de St-Antoine, a été baptisée Mélanie, née ce jour du légitime mariage d’Olivier Durocher et de Geneviève Durocher. Parrain Joseph Dufresne qui n’a pu signer, marraine Magdeleine Roy qui a signé avec le père. »
En cette année 1811, Ignace Bourget entre au séminaire de Québec en vue de devenir prêtre et saint Eugène de Mazenod est ordonné prêtre à Amiens, en France.
![]() |
| A Saint-Antoine-sur-Richelieu |
L’arbre généalogique d’Eulalie Durocher est impressionnant. Il comporte des ancêtres et proches parents aux tempéraments forts. Quelques-uns ont marqué l’histoire.
Du côté de sa mère, Benjamin Durocher et Geneviève Marchesseau, ses grands-parents, se sont mariés à l'église Notre-Dame-des-Anges, à Québec. Par la suite, ils migreront à Saint-Antoine-sur-Richelieu. D'ailleurs, Geneviève Marchesseau (1748-1777) est inhumée dans l’église paroissiale de Saint-Antoine-sur-Richelieu, un privilège réservé aux familles financièrement aisées.
L’arrière-arrière-arrière-grand-père de Marie-Rose est Blaise Juillet (1611-1660), un des deux compagnons de Dollard des Ormeaux (1635-1660). Il est mort noyé le 19 avril 1660 près de l’île Saint-Paul en fuyant une attaque des Iroquois.
Geneviève Durocher, la mère d’Eulalie, a été « élevée » par sa tante Marie-Anne Mauvide (1736-1799), épouse de René-Amable Durocher (1737-1786), dans le manoir seigneurial de Saint-Jean, sur l’île d’Orléans. Le Manoir Mauvide-Genest [1] rappelle leur mémoire.
Son grand-père paternel, Olivier Durocher (1743-1821) était sur le champ de bataille, le 8 juillet 1758, lors de la victoire du général Montcalm à Carillon, sur le lac Champlain. Le fort de Carillon porte de nos jours le nom de Fort Ticonderoga et est situé dans l’actuel État de New York. Olivier, qui avait 14 ans, a mené le combat dans la troupe de Bourlamaque postée sur le Richelieu. Laissé pour mort, on se rend compte qu’il respire encore. Sans tarder, on le transporte. On lui sauve la vie. Plus tard, de 1786 à 1789, il sera marguillier à Saint-Antoine-sur-Richelieu et, de 1796 à 1800, député du comté de Surrey (Verchères). De 1800 à 1821, il vivra retiré chez son fils. Il apprendra à sa petite-fille Eulalie, la future sœur Marie-Rose, à lire, à écrire et l’histoire de la Nouvelle-France.
Son arrière-grand-père paternel est le médecin-chirurgien Olivier Durocher (1717-1795) qui a pratiqué la chirurgie à l’Hôtel-Dieu-de-Montréal.
Enfin, ses arrière-arrière-grands-parents paternels, Joseph Durocher (1681-1749) et Marguerite Leroy (1685-1749) sont originaires d’Angers, dans l’actuelle région de Maine-et-Loire, en France. Ils se sont mariés dans l’antique église-cathédrale Saint-Maurille, le 6 juin 1705.
| La chapelle de l'hôpital général de Québec |
La petite histoire du père d’Eulalie et de sa famille mérite une attention spéciale. Ses origines expliquent en grande partie sa sainteté et l’exemplarité de vie chrétienne de plusieurs de ses frères et sœurs.
Olivier Durocher (1771-1859) fait de bonnes études et se destine à devenir prêtre de l’Église catholique romaine. C’est son souhait le plus cher. Il sent en lui la vocation. Olivier est un homme de grande piété.
Le père d’Olivier s’objecte sur le choix de vie de son fils. Il n’est pas question qu’il devienne prêtre ! N’ayant que deux enfants et un seul fils, il veut que son gars lui donne une descendance afin de perpétuer son nom. Ainsi donc, Olivier n’aura pas le choix de se marier. Le 20 janvier 1794, il épouse Geneviève Durocher (1768-1830), une petite-cousine, à Saint-Jean, sur l’île d’Orléans. Il deviendra cultivateur et s’établira à Saint-Antoine-sur-Richelieu.
Olivier et Geneviève donnent la vie à onze enfants : trois mourront en bas âge, trois se marieront et cinq choisiront le célibat en devenant religieux ou religieuses. Faut-il s’en étonner ? Olivier Durocher (1771-1859) a transmis sa grande foi en Dieu à ses enfants.
Séraphine (1809-1852), la sœur d’Eulalie, entrera dans la congrégation de Notre-Dame de Montréal, fondée par sainte Marguerite Bourgeoys.
Théophile Durocher (1805-1852) sera notamment curé à Beloeil. À 20 ans, Eulalie Durocher y devient gouvernante au presbytère de Beloeil auprès de son frère Théophile. Elle sera l’hôtesse des lieux pendant douze ans, c’est-à-dire jusqu’en 1843. Elle y accueille les prêtres en repos, s’engage dans la paroisse, visite les démunis, soutient les familles en difficulté, enseigne le catéchisme aux enfants et organise les célébrations liturgiques, comme une agente de pastorale avant la lettre. Ce séjour à Beloeil lui ouvre cependant les yeux sur la pauvreté de l’instruction religieuse et le manque d’écoles, en particulier, pour les filles des campagnes.
Eusèbe Durocher (1807-1879) étudiera au séminaire de Saint-Hyacinthe. Il exercera son ministère dans cette ville avant d’entrer chez les Oblats de Marie Immaculée.
Flavien Durocher (1800-1876) sera prêtre séculier et puis se joindra aux Prêtres de Saint-Sulpice et, en bout de course, aux Oblats de Marie Immaculée, communauté fondée par saint Eugène de Mazenod. Il sera longtemps curé de la communauté des Innus de Betsiamites, devenue Pessamit, avant de fonder la paroisse Saint-Sauveur, à Québec. De nos jours, le parc Durocher, situé aux coins des rues Durocher, Saint-Vallier et de Carillon, à Québec, rappelle sa mémoire. Au centre du lieu se dresse un immense monument érigé en 1912 où les paroissiens de jadis y ont souligné qu’il a été un « prêtre zélé, religieux, parfait » et un « pasteur charitable ». Puisqu’il est pensionnaire à Montréal pour ses études et que durant les vacances avec sa famille il visite ses oncles et ses tantes et, par la suite, est au loin pour son travail ecclésiastique, il connaîtra peu les plus jeunes de ses frères et de ses sœurs, dont Eulalie, la future bienheureuse Marie-Rose Durocher, née en 1811. Lorsque la bienheureuse Marie-Rose Durocher sera déclarée sainte, faudra-t-il penser à élever sur les autels le père Flavien Durocher ?
| Le Manoir Mauvide-Genest |
Eulalie grandit comme tous les autres enfants. Ses proches diront de la petite fille qu’elle était attachante, doucement impérative, très ardente, volontaire, vive, sensible, tenace, affectueuse, tendre de cœur, d’une franchise à toute épreuve, et très gaie, mais sans légèreté.
La gamine déborde d’ardeur. Cela se manifeste au jeu avec, dit-on, « une sorte de trop-plein de vie ». Son père en dira : « Quand elle était petite, elle était bien dissipée, Jargaude ; ses habits étaient toujours déchirés, de travers, elle était pleine de jeux, au point que sa mère en était désolée et disait quelquefois : mais que ferons-nous d’Eulalie quand elle sera grande ? »[2]
Germaine Duval, dans son livre « Par le chemin du roi une femme est venue » [3], une biographie sur la bienheureuse Marie-Rose Durocher, souligne la grande intelligence de la jeune fille : « Enfant intelligente, toute jeune, elle laisse déjà voir le sens droit d’une Durocher et elle en a déjà la prudence et le sens du respect. Après sa mort, l’examen de son crâne révélera qu’il était celui d’une femme très bien douée, sous le rapport de l’intelligence, car le développement de la région frontale indique que la partie antérieure du cerveau était très développée."
Le 26 juin 1823, à Saint-Denis-sur-Richelieu, Eulalie Durocher fait sa première communion et reçoit le sacrement de la confirmation. La célébration est présidée par Mgr Jean-Jacques Lartigue, évêque de Montréal.
![]() |
| Flavien Durocher dans le parc Durocher, à Québec |
En mars 1827, Séraphine, la sœur d’Eulalie, décide de se faire religieuse en entrant au noviciat de la congrégation Notre-Dame. Eulalie décide de l’imiter.
À 16 ans, elle est en âge de décider sérieusement de son avenir. Sans tarder, elle demande à son père la permission de remplacer Séraphine au pensionnat. « Eh bien, lui dit son père, sois prête demain, je te conduirai à Montréal. Le lendemain […] elle remplaçait sa sœur au pensionnat pour la suivre ensuite au noviciat, lorsque son cours d’études serait terminé. Voulant appartenir à une congrégation dont l’œuvre maitresse est l’enseignement, elle ne pouvait se contenter de ce qu’elle avait appris au couvent de St-Denis. »[4]
Au pensionnat, elle se fait rapidement remarquer comme étant une personne digne de confiance, pour ses bons résultats scolaires et sa profondeur d’âme. « Elle seule ignorait son mérite […] elle reportait toute gloire au Seigneur, ne s’attribuant à elle-même que faiblesse et misère ; elle était docile, affable et d’une modestie qui ne se démentit jamais. Attentive à la voix de ses maitresses, elle l’était bien plus encore à la voix de Dieu qui lui parlait au cœur. »[5]
Malheureusement, comme il est souligné dans les comptes des élèves 1821-1829 du pensionnat de Montréal de la congrégation Notre-Dame entre 1827 et 1829 [6], elle doit s’absenter du pensionnat à cause de la maladie. Sur ses deux ans d’études, elle ne passe que six à sept mois au pensionnat.
En juin 1829, Eulalie reconnait qu’elle n’a pas l’énergie physique pour devenir enseignante. Elle quitte le couvent. « Elle croit alors que, maladive comme elle est, elle comprendrait mieux les besoins des malades et que Dieu pourrait bien la vouloir à leur service. Elle se dispose à demander son admission chez les Hospitalières de la Miséricorde qui dirigent l’Hôpital général de Québec. Avant que ne se réalise le projet, une grave maladie retient au lit, durant trois mois, la jeune Eulalie », raconte Germaine Duval.
![]() |
| Théophile Durocher |
Dans les premiers jours de 1830, Geneviève Durocher, sa mère, est atteinte d’une grave maladie. Tout espoir de guérison s’évanouit. Il ne faudra que deux semaines pour que son dernier souffle arrive.
En 1895, dans Fidelis (chapitre 1, note 64, p. 94), une œuvre sur la vie de Marie-Rose Durocher, l’auteur écrit : « Au dernier moment, la famille, à l’exception de la religieuse, entoura le lit de la mourante. Le curé de la paroisse la confesse ; puis Flavien qui était prêtre lui administra les sacrements d’eucharistie et d’extrême-onction. » La religieuse absente, c’est Séraphine.
Le départ sera difficile pour tous ses enfants, particulièrement pour Eulalie qui vit épreuve sur épreuve depuis un bout de temps.
Rapidement, elle se ressaisit. La mort de sa mère signifie qu’elle devient la maitresse de la maison. Prenant son courage à deux mains, elle s’accroche un sourire au visage et fait tout son possible pour créer de la joie autour d’elle, tentant d’imiter le plus possible les manières de sa mère. Malgré le deuil, grâce à elle, la maisonnée reprend sa vie normale.
Le 9 mars 1828, son frère, Théophile, est ordonné prêtre. Quelques mois après avoir reçu le sacrement de l’ordre, il est nommé vicaire à Saint-Benoît-des-Deux-Montagnes, devenu de nos jours un secteur de la ville de Mirabel.
À la suite du décès du curé, sa ménagère quitte le presbytère. Par délicatesse et par respect et reconnaissance pour son prédécesseur, Théophile offre à une jeune nièce du défunt qui habite au presbytère de rester avec lui. Rapidement, il se rend compte de la situation délicate dans laquelle il s’est mis, lui qui a fait vœu de chasteté. Pour ne pas s’exposer aux tentations de la chair et éviter la critique, il prie son père de lui envoyer sans tarder Eulalie afin qu’elle dirige le personnel du presbytère. Ce dernier accepte et sa fille Geneviève et son mari Pierre Allaire iront habiter avec lui.
À l’été 1831, Eulalie retourne vivre chez son père parce que Théophile est nommé curé à Beloeil.
À peine installé, Théophile propose à son père de déménager avec Eulalie dans son presbytère. Il lui explique que son âge avance et qu’à trois il leur serait possible de vivre une saine vie de famille. Le projet prend forme à la fin de 1831. À Belœil, Eulalie prend la direction du quotidien au presbytère.
Dans son nouveau patelin, Théophile présente à Eulalie « Demoiselle » Mélodie Dufresne afin de l’aider au presbytère. Elles deviendront de grandes amies.
Fonder une communauté religieuse
À la demande de l’évêque catholique de Montréal, Mgr Ignace Bourget (1799-1885), elle fonde la congrégation des Sœurs de Jésus-Marie, destinées à l’éducation. Comme l’usage le veut à cette époque, puisqu’il s’agit d’une nouvelle naissance, dit-on, elle devient sœur Marie-Rose.
![]() |
| La bienheureuse Marie-Rose Durocher |
Marie-Rose Durocher décède le 6 octobre 1849, jour de son anniversaire de naissance.
De nos jours, la bienheureuse Marie-Rose Durocher repose dans la cocathédrale Saint-Antoine-de-Padoue, à Longueuil.
Sa mémoire liturgique est le 6 octobre.
____________________
[1] C'est en lisant le livre "Par le chemin du Roi, une femme est venue", consacré à la vie de la bienheureuse Marie-Rose Durocher, que j'ai découvert ce site historique tout à fait exceptionnel. C'est ici que sa mère, Geneviève Durocher, a passé son enfance, bénéficiant de l'éducation que lui offrait sa tante Anne Mauvide (1736-1799), la seigneuresse du lieu et épouse de René-Amable Durocher. L'actuel nom du manoir fait référence aux parents de sa tante, Jean Mauvide et Marie-Anne Genest dit Labarre. En plus d'être seigneur de la partie sud-ouest de l'île de 1752 à 1779, Jean Mauvide était chirurgien du roi et marchand.
C'est dans cette maison que le contrat de mariage entre Geneviève Durocher et Olivier Durocher a été signé. Ils se marieront le 20 janvier 1794, dans l'église catholique du patelin qu'il est également possible de visiter.
Ainsi donc, le Manoir Mauvide-Genest est un ancien manoir seigneurial situé à Saint-Jean, sur l'Île-d'Orléans. Il a été construit en 1734 par Jean Mauvide et agrandi en 1738 et avant 1755. La chapelle date de 1929. Il s'agit d'un des plus vieux manoirs seigneuriaux qui existent au Québec. Il a été classé immeuble patrimonial en 1971 et désigné lieu historique national du Canada en 1993.
www.manoirmauvidegenest.com
[2] Témoignage de sœur Marie-Ignace (Onésime Lemieux), 25 mars 1885, ASNJM, G 1.1/41,2.
[3] Éditions Bellarmin, 1982, p. 48
[4] Fidelis, (pseud. De Jules-Henrio Prétot, o.m.i.), Mère Marie-Rose, Montréal, Desbarats et Cie, 1895, p.86-87
[5] Notes des Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame, ASNJM, G 1.1/37.7
[6] Cf. p.183, ASNJM, G 1.1/38,8
LE PRÉSENT DU PASSÉ : Le rôle du prêtre dans les téléromans
D’hier à aujourd’hui
Les téléromans nous offrent au fil des ans de rencontrer des prêtres.
Du curé Labelle à l’abbé Plamondon, le prêtre de la série
« Au nom du père et du fils » en passant par le petit vicaire sympathique de
« Rue des Pignons » le rôle des prêtres a changé. D’hommes sympathiques, ils
sont devenus des boucs émissaires. Voilà une histoire qu’il faut
comprendre d’épisode en épisode et cela jusqu’à la fin des émissions...
par Benoit Voyer et Jérôme Martineau
Le curé Plamondon a fait couler de l’encre le printemps dernier. Presque tous les curés ont commenté face à leurs fidèles les aventures de ce prêtre aux attitudes choquantes. D’autres ont écrit leurs commentaires dans les pages des journaux. Enfin, les lignes ouvertes des postes de radio et les émissions-débats à la télévision ont exploité le thème de la place des curés dans la société. Pendant ce temps, près de deux millions et demi de téléspectateurs avaient les yeux rivés sur le petit écran le lundi soir à 21h.
Un seul sujet était abordé au travail lors de la pause le lendemain matin : « Le curé Plamondon est écœurant, ça me rappelle une histoire que ma mère m’a contée... » Les curés étaient tout à coup au menu des règlements de comptes collectifs et individuels. Au même moment, la saga judiciaire des « Enfants de Duplessis » débutait devant les tribunaux. On croyait que le clergé et les religieuses avaient sauvé le peuple et nous apprenions qu’ils n’étaient pas sans tache.
L’abbé Roland Leclerc est un observateur averti de la scène des médias. Il considère que les téléromans nous ont laissé l’image de trois types de prêtres. Il y a d’abord celle qui nous a été léguée par le curé Labelle. « Le curé Labelle était “le roi du nord”. C’était un homme possédant un grand cœur. Il était au service des colons. Ce curé était tout en rondeur et il était une espèce de seigneur bienveillant bien que l’auteur ne faisait pas référence à son rôle de pasteur. Ce style de prêtre avait la science, le pouvoir et la connaissance du milieu de vie. »
La société a changé et c’est ainsi que Mia Riddez Morisset a proposé à la fin des années soixante un nouveau type de prêtre dans son téléroman « Rue des pignons ». Hubert Loiselle y incarnait un vicaire sympathique et proche des gens du quartier. Ce rôle se situait dans la foulée du renouvellement qui a suivi la fin du Concile. « L’auteure de “Rue des pignons” a fait beaucoup pour la compréhension populaire du rôle du prêtre dans une société en changement. Elle a été capable de mettre son prêtre dans des situations où il n’entrait pas dans le corridor de la morale officielle », de remarquer Roland Leclerc.
Le troisième type de prêtre présent dans les téléromans est un être marginal. Souvent, il n’a pas de personnalité ou bien, il réagit tout en faisant fi de la liberté de conscience. Roland Leclerc est sévère lorsqu’il parle de la place du curé Plamondon. « C’est un être marginal et j’ai l’impression qu’il n’a du prêtre que la dimension pharisienne. Ce n’est pas un homme de foi mais un homme de loi qui exerce une domination sur les consciences. » Les prêtres qui entrent dans cette catégorie sont souvent des personnes qui sont des caricatures. Ils ramassent les traits forts de deux ou trois prêtres pour en faire un seul.
La parole aux artisans
Nous avons interrogé dans le cadre de ce reportage des auteurs de téléromans afin de recueillir leurs opinions. Guy Fournier a beaucoup écrit pour la télévision. Auteur du téléroman « Jamais deux sans toi », il a au cours des dernières années exploré des situations humaines jusqu’ici laissées de côté par les créateurs.
Guy Fournier ne croit pas qu’il y ait trop de prêtres dans les téléromans. « J’ai plutôt l’impression qu’ils occupent moins de place que dans la réalité quotidienne des gens. Cela est différent dans les téléromans d’époque. Je pense à “Cormoran”, au “Temps d’une paix” et à “Au nom du père et du fils”. Là, ils sont présents. J’ai écrit le téléroman “Rue de l’Anse” au début des années 60. Le curé prenait la même place que le maire. Cela était normal à cette époque. »
Mme Aurore Descôteaux a écrit le téléroman « Entre chien et loup » diffusé à Télé-Métropole. Elle en était à sa première expérience dans ce domaine. Elle a donné deux rôles à des membres du clergé. Le curé Normandin était un homme sympathique. Aurore Descôteaux se souvenait d’un prêtre qu’elle a connu dans sa jeunesse. Cet homme avait une réputation de sainteté et il accomplissait même des miracles. Pour sa part, l’évêque était un homme plutôt autoritaire qui devait enrégimenter ses jeunes vicaires un peu fringants.
« Il n’est pas facile dans un téléroman de faire la promotion de ce qui est bien et de le faire accepter par les gens. Il est difficile de faire aimer un héros dans ce qu’il a de bon. » C’est la constatation que fait Aurore Descôteaux. Elle poursuit en disant : « J’aimerais qu’on nous raconte la solitude vécue par les prêtres. Que se passe-t-il chez un prêtre qui retourne seul chez lui après avoir tenu la main d’un mourant? On devrait parler de cela aussi. »
Cependant, Aurore Descôteaux a présenté aux téléspectateurs un évêque plutôt sévère. Elle s’explique : « Cet homme était obligé d’avoir une poigne solide car il y avait dans ce temps-là beaucoup de jeunes prêtres et il fallait qu’il s’impose pour que le règlement soit respecté. »
Guy Fournier nous a fait part de sa réflexion concernant le rôle du curé Plamondon. « Au nom du père et du fils » est un mélodrame dans la plus pure tradition. Il n’y a que des bons et des méchants. On n’y retrouve pas de zone grise où les personnages sont les deux à la fois. J’ai de la misère à jeter un jugement sur ce genre de téléroman parce que c’est un mélodrame très carré et je n’aime pas ce genre. Je trouve que c’est trop facile d’accrocher le téléspectateur en lui indiquant de façon aussi parfaite les bons et les méchants. Cela n’est pas fidèle à la réalité. Je ne pense pas qu’il y ait dans la vie une personne qui soit toute bonne ou toute mauvaise. C’est bien évident que le curé d’« Au nom du père et du fils » est un pendule. C’est de la caricature plus que du véritable drame. »
Jean-Louis Millette incarne le rôle du Chanoine Caron dans le téléroman « Montréal P.Q. ». Ce prêtre est fort original et Jean-Louis Millette dit de lui qu’il est un prêtre moderne, sain et bien équilibré qui suit les principes de son Église. Cependant le téléroman « Montréal P.Q. » est une œuvre qui part de la réalité tout en ne faisant pas un tableau réaliste de l’époque. L’intrigue est inventée. Cela nous amène à nous poser une autre question : qu’est-ce que la réalité? Qu’est-ce que la vérité? Il ne raconte pas la réalité, mais il raconte une certaine vérité de l’époque. L’auteur s’amuse à mettre en opposition le bien et le mal et entre le noir et le blanc, il y a toute la zone des gris. Ce n’est jamais mal à 100%, explique Jean-Louis Millette.
L’Église est-elle en procès ?
L’abbé Fernand Laberge de Sherbrooke posait dans le quotidien La Tribune cette question : « Pourquoi Télé-Métropole accepte-t-elle de fabriquer et de diffuser un téléroman où l’image du prêtre est si exclusivement négative? Ou bien c’est calculé pour faire du tort à la religion catholique... je n’ose le croire. Ou bien il y a de l’inconscience inacceptable face aux conséquences prévisibles de sa diffusion à une heure de grande écoute. »
Guy Fournier ne crie pas à la persécution. Il croit plutôt que les prêtres sont des boucs émissaires et il ajoute en riant : « Demain, ce sera les politiciens! » Guy Fournier constate que la révolution tranquille s’est déroulée sans heurt. Le clergé n’a pas résisté. Il croit que cette attitude joue maintenant contre lui. Il explique : « Si quelqu’un ne résiste pas, c’est qu’il fait en somme un aveu de culpabilité. Les gens embarquent là-dedans et cela donne des trucs comme “Au nom du père et du fils” et “Montréal P.Q.”. J’ai un peu l’impression que c’est de bon ton de montrer un curé qui est tout croche parce que c’est un bouc émissaire pratique. »
Roland Leclerc analyse les téléromans comme toute œuvre dramatique en disant que les personnages ont besoin d’avoir du caractère. Il constate qu’on ne voit pas souvent des couples dialoguer lors d’une scène. La chicane vient tout de suite. La psychologie des personnages est souvent caricaturée.
L’abbé Leclerc poursuit sa réflexion en affirmant que peu d’auteurs de téléroman peuvent bien traiter la dimension intérieure de la vie du prêtre. « Ils ne peuvent rendre compte du véritable débat intérieur et spirituel du prêtre. On le regarde de l’extérieur et on essaie de traduire cela dans des dialogues. » Il demeure que des millions de téléspectateurs regardent les téléromans les plus populaires. Pour Roland Leclerc, les téléromans sont les nouveaux voisins. C’est le rendez-vous de plusieurs familles. Ils ont une influence marquante. Les lignes ouvertes en témoignent.
Roland Leclerc invite souvent ses confrères prêtres à écouter les téléromans afin qu’ils puissent répondre aux questions de leurs fidèles. « Je leur dis lorsqu’une occasion se présente qu’une parole devient efficace lorsqu’elle répond à une question qui est posée. Le prêtre se doit d’être d’actualité. Il doit pouvoir réfléchir avec ses gens sur des questions qui sont proposées par la télévision. »
Les téléromans prendront encore de la place dans le choix des émissions préférées des téléspectateurs. Une évolution se produira sans doute dans la place que les auteurs donneront aux prêtres. Il est à souhaiter que celle-ci soit plus nuancée. Mais, le prêtre demeurera encore un être controversé car il tient sa mission de plus grand que lui et l’être humain est bien faible pour rendre témoignage à la lumière. Les caméras de télévision s’intéressent présentement davantage aux ténèbres vécues par les hommes et par les femmes.
Le point de vue d’un évêque
Mgr Bernard Hubert avoue franchement qu’il n’a pas l’emploi qui lui permet de regarder souvent les téléromans. Il a cependant pris connaissance de manière épisodique des téléromans « Au nom du père et du fils », de « Montréal P.Q. » et de « Cormoran ».
Sa position est nuancée : « Je trouve que l’image que l’on projette du prêtre est intéressante. Cela révèle que l’auteur a conscience du rôle exercé par l’Église. Il y a dans “Au nom du père et du fils” le reflet de la part de l’auteur d’une conscience que l’Église a joué un rôle dans notre histoire. Il faut cependant faire la différence entre la perception du réel et la vraie vie. Là où je suis le plus critique c’est quand les curés n’ont pas beaucoup de densité. »
Mgr Hubert constate qu’il n’a pas découvert dans les téléromans un état de recherche spirituelle qui révèle la foi professée par le prêtre. Il ajoute : « Je pense que la créativité a sa place, mais il faut qu’elle soit contrebalancée par des images qui nous amènent à “relativiser” et à dire aux téléspectateurs qu’on est dans de la fiction et non pas dans l’histoire. »
« L’image que l’on projette actuellement peut être négative pour des personnes car il y a beaucoup de gens qui n’ont plus l’expérience de ce qu’est le prêtre. Ils vont développer l’image qu’ils ont reçue dans les romans ou les téléromans. »
Selon Mgr Hubert, les diffuseurs devraient favoriser dans leur programmation un pluralisme. Si les auteurs vont tous dans le même sens, il leur faudrait être attentif afin de présenter dans d’autres émissions des éléments qui vont amener le téléspectateur à retrouver le sens de l’équilibre.
En terminant, Mgr Hubert ne croit pas à la censure. Il ajoute : « Je pense qu’il faut favoriser chez le téléspectateur une éducation critique face à ce que l’on retrouve à la télévision. »
Le rôle du prêtre dans les téléromans
Les téléromans nous offrent au fil des ans de rencontrer des prêtres.
Du curé Labelle à l’abbé Plamondon, le prêtre de la série
« Au nom du père et du fils » en passant par le petit vicaire sympathique de
« Rue des Pignons » le rôle des prêtres a changé. D’hommes sympathiques, ils
sont devenus des boucs émissaires. Voilà une histoire qu’il faut
comprendre d’épisode en épisode et cela jusqu’à la fin des émissions...
par Benoit Voyer et Jérôme Martineau
Le curé Plamondon a fait couler de l’encre le printemps dernier. Presque tous les curés ont commenté face à leurs fidèles les aventures de ce prêtre aux attitudes choquantes. D’autres ont écrit leurs commentaires dans les pages des journaux. Enfin, les lignes ouvertes des postes de radio et les émissions-débats à la télévision ont exploité le thème de la place des curés dans la société. Pendant ce temps, près de deux millions et demi de téléspectateurs avaient les yeux rivés sur le petit écran le lundi soir à 21h.
Un seul sujet était abordé au travail lors de la pause le lendemain matin : « Le curé Plamondon est écœurant, ça me rappelle une histoire que ma mère m’a contée... » Les curés étaient tout à coup au menu des règlements de comptes collectifs et individuels. Au même moment, la saga judiciaire des « Enfants de Duplessis » débutait devant les tribunaux. On croyait que le clergé et les religieuses avaient sauvé le peuple et nous apprenions qu’ils n’étaient pas sans tache.
L’abbé Roland Leclerc est un observateur averti de la scène des médias. Il considère que les téléromans nous ont laissé l’image de trois types de prêtres. Il y a d’abord celle qui nous a été léguée par le curé Labelle. « Le curé Labelle était “le roi du nord”. C’était un homme possédant un grand cœur. Il était au service des colons. Ce curé était tout en rondeur et il était une espèce de seigneur bienveillant bien que l’auteur ne faisait pas référence à son rôle de pasteur. Ce style de prêtre avait la science, le pouvoir et la connaissance du milieu de vie. »
La société a changé et c’est ainsi que Mia Riddez Morisset a proposé à la fin des années soixante un nouveau type de prêtre dans son téléroman « Rue des pignons ». Hubert Loiselle y incarnait un vicaire sympathique et proche des gens du quartier. Ce rôle se situait dans la foulée du renouvellement qui a suivi la fin du Concile. « L’auteure de “Rue des pignons” a fait beaucoup pour la compréhension populaire du rôle du prêtre dans une société en changement. Elle a été capable de mettre son prêtre dans des situations où il n’entrait pas dans le corridor de la morale officielle », de remarquer Roland Leclerc.
Le troisième type de prêtre présent dans les téléromans est un être marginal. Souvent, il n’a pas de personnalité ou bien, il réagit tout en faisant fi de la liberté de conscience. Roland Leclerc est sévère lorsqu’il parle de la place du curé Plamondon. « C’est un être marginal et j’ai l’impression qu’il n’a du prêtre que la dimension pharisienne. Ce n’est pas un homme de foi mais un homme de loi qui exerce une domination sur les consciences. » Les prêtres qui entrent dans cette catégorie sont souvent des personnes qui sont des caricatures. Ils ramassent les traits forts de deux ou trois prêtres pour en faire un seul.
La parole aux artisans
Nous avons interrogé dans le cadre de ce reportage des auteurs de téléromans afin de recueillir leurs opinions. Guy Fournier a beaucoup écrit pour la télévision. Auteur du téléroman « Jamais deux sans toi », il a au cours des dernières années exploré des situations humaines jusqu’ici laissées de côté par les créateurs.
Guy Fournier ne croit pas qu’il y ait trop de prêtres dans les téléromans. « J’ai plutôt l’impression qu’ils occupent moins de place que dans la réalité quotidienne des gens. Cela est différent dans les téléromans d’époque. Je pense à “Cormoran”, au “Temps d’une paix” et à “Au nom du père et du fils”. Là, ils sont présents. J’ai écrit le téléroman “Rue de l’Anse” au début des années 60. Le curé prenait la même place que le maire. Cela était normal à cette époque. »
Mme Aurore Descôteaux a écrit le téléroman « Entre chien et loup » diffusé à Télé-Métropole. Elle en était à sa première expérience dans ce domaine. Elle a donné deux rôles à des membres du clergé. Le curé Normandin était un homme sympathique. Aurore Descôteaux se souvenait d’un prêtre qu’elle a connu dans sa jeunesse. Cet homme avait une réputation de sainteté et il accomplissait même des miracles. Pour sa part, l’évêque était un homme plutôt autoritaire qui devait enrégimenter ses jeunes vicaires un peu fringants.
« Il n’est pas facile dans un téléroman de faire la promotion de ce qui est bien et de le faire accepter par les gens. Il est difficile de faire aimer un héros dans ce qu’il a de bon. » C’est la constatation que fait Aurore Descôteaux. Elle poursuit en disant : « J’aimerais qu’on nous raconte la solitude vécue par les prêtres. Que se passe-t-il chez un prêtre qui retourne seul chez lui après avoir tenu la main d’un mourant? On devrait parler de cela aussi. »
Cependant, Aurore Descôteaux a présenté aux téléspectateurs un évêque plutôt sévère. Elle s’explique : « Cet homme était obligé d’avoir une poigne solide car il y avait dans ce temps-là beaucoup de jeunes prêtres et il fallait qu’il s’impose pour que le règlement soit respecté. »
Guy Fournier nous a fait part de sa réflexion concernant le rôle du curé Plamondon. « Au nom du père et du fils » est un mélodrame dans la plus pure tradition. Il n’y a que des bons et des méchants. On n’y retrouve pas de zone grise où les personnages sont les deux à la fois. J’ai de la misère à jeter un jugement sur ce genre de téléroman parce que c’est un mélodrame très carré et je n’aime pas ce genre. Je trouve que c’est trop facile d’accrocher le téléspectateur en lui indiquant de façon aussi parfaite les bons et les méchants. Cela n’est pas fidèle à la réalité. Je ne pense pas qu’il y ait dans la vie une personne qui soit toute bonne ou toute mauvaise. C’est bien évident que le curé d’« Au nom du père et du fils » est un pendule. C’est de la caricature plus que du véritable drame. »
Jean-Louis Millette incarne le rôle du Chanoine Caron dans le téléroman « Montréal P.Q. ». Ce prêtre est fort original et Jean-Louis Millette dit de lui qu’il est un prêtre moderne, sain et bien équilibré qui suit les principes de son Église. Cependant le téléroman « Montréal P.Q. » est une œuvre qui part de la réalité tout en ne faisant pas un tableau réaliste de l’époque. L’intrigue est inventée. Cela nous amène à nous poser une autre question : qu’est-ce que la réalité? Qu’est-ce que la vérité? Il ne raconte pas la réalité, mais il raconte une certaine vérité de l’époque. L’auteur s’amuse à mettre en opposition le bien et le mal et entre le noir et le blanc, il y a toute la zone des gris. Ce n’est jamais mal à 100%, explique Jean-Louis Millette.
L’Église est-elle en procès ?
L’abbé Fernand Laberge de Sherbrooke posait dans le quotidien La Tribune cette question : « Pourquoi Télé-Métropole accepte-t-elle de fabriquer et de diffuser un téléroman où l’image du prêtre est si exclusivement négative? Ou bien c’est calculé pour faire du tort à la religion catholique... je n’ose le croire. Ou bien il y a de l’inconscience inacceptable face aux conséquences prévisibles de sa diffusion à une heure de grande écoute. »
Guy Fournier ne crie pas à la persécution. Il croit plutôt que les prêtres sont des boucs émissaires et il ajoute en riant : « Demain, ce sera les politiciens! » Guy Fournier constate que la révolution tranquille s’est déroulée sans heurt. Le clergé n’a pas résisté. Il croit que cette attitude joue maintenant contre lui. Il explique : « Si quelqu’un ne résiste pas, c’est qu’il fait en somme un aveu de culpabilité. Les gens embarquent là-dedans et cela donne des trucs comme “Au nom du père et du fils” et “Montréal P.Q.”. J’ai un peu l’impression que c’est de bon ton de montrer un curé qui est tout croche parce que c’est un bouc émissaire pratique. »
Roland Leclerc analyse les téléromans comme toute œuvre dramatique en disant que les personnages ont besoin d’avoir du caractère. Il constate qu’on ne voit pas souvent des couples dialoguer lors d’une scène. La chicane vient tout de suite. La psychologie des personnages est souvent caricaturée.
L’abbé Leclerc poursuit sa réflexion en affirmant que peu d’auteurs de téléroman peuvent bien traiter la dimension intérieure de la vie du prêtre. « Ils ne peuvent rendre compte du véritable débat intérieur et spirituel du prêtre. On le regarde de l’extérieur et on essaie de traduire cela dans des dialogues. » Il demeure que des millions de téléspectateurs regardent les téléromans les plus populaires. Pour Roland Leclerc, les téléromans sont les nouveaux voisins. C’est le rendez-vous de plusieurs familles. Ils ont une influence marquante. Les lignes ouvertes en témoignent.
Roland Leclerc invite souvent ses confrères prêtres à écouter les téléromans afin qu’ils puissent répondre aux questions de leurs fidèles. « Je leur dis lorsqu’une occasion se présente qu’une parole devient efficace lorsqu’elle répond à une question qui est posée. Le prêtre se doit d’être d’actualité. Il doit pouvoir réfléchir avec ses gens sur des questions qui sont proposées par la télévision. »
Les téléromans prendront encore de la place dans le choix des émissions préférées des téléspectateurs. Une évolution se produira sans doute dans la place que les auteurs donneront aux prêtres. Il est à souhaiter que celle-ci soit plus nuancée. Mais, le prêtre demeurera encore un être controversé car il tient sa mission de plus grand que lui et l’être humain est bien faible pour rendre témoignage à la lumière. Les caméras de télévision s’intéressent présentement davantage aux ténèbres vécues par les hommes et par les femmes.
Le point de vue d’un évêque
Mgr Bernard Hubert avoue franchement qu’il n’a pas l’emploi qui lui permet de regarder souvent les téléromans. Il a cependant pris connaissance de manière épisodique des téléromans « Au nom du père et du fils », de « Montréal P.Q. » et de « Cormoran ».
Sa position est nuancée : « Je trouve que l’image que l’on projette du prêtre est intéressante. Cela révèle que l’auteur a conscience du rôle exercé par l’Église. Il y a dans “Au nom du père et du fils” le reflet de la part de l’auteur d’une conscience que l’Église a joué un rôle dans notre histoire. Il faut cependant faire la différence entre la perception du réel et la vraie vie. Là où je suis le plus critique c’est quand les curés n’ont pas beaucoup de densité. »
Mgr Hubert constate qu’il n’a pas découvert dans les téléromans un état de recherche spirituelle qui révèle la foi professée par le prêtre. Il ajoute : « Je pense que la créativité a sa place, mais il faut qu’elle soit contrebalancée par des images qui nous amènent à “relativiser” et à dire aux téléspectateurs qu’on est dans de la fiction et non pas dans l’histoire. »
« L’image que l’on projette actuellement peut être négative pour des personnes car il y a beaucoup de gens qui n’ont plus l’expérience de ce qu’est le prêtre. Ils vont développer l’image qu’ils ont reçue dans les romans ou les téléromans. »
Selon Mgr Hubert, les diffuseurs devraient favoriser dans leur programmation un pluralisme. Si les auteurs vont tous dans le même sens, il leur faudrait être attentif afin de présenter dans d’autres émissions des éléments qui vont amener le téléspectateur à retrouver le sens de l’équilibre.
En terminant, Mgr Hubert ne croit pas à la censure. Il ajoute : « Je pense qu’il faut favoriser chez le téléspectateur une éducation critique face à ce que l’on retrouve à la télévision. »
(Revue Notre-Dame du Cap, octobre 1993, pp. 22 à 25)
S'abonner à :
Messages (Atom)






