LE PRÉSENT DU PASSÉ : Le rôle du prêtre dans les téléromans

D’hier à aujourd’hui


Le rôle du prêtre dans les téléromans

Les téléromans nous offrent au fil des ans de rencontrer des prêtres.
Du curé Labelle à l’abbé Plamondon, le prêtre de la série
« Au nom du père et du fils » en passant par le petit vicaire sympathique de
« Rue des Pignons » le rôle des prêtres a changé. D’hommes sympathiques, ils
sont devenus des boucs émissaires. Voilà une histoire qu’il faut
comprendre d’épisode en épisode et cela jusqu’à la fin des émissions...

par Benoit Voyer et Jérôme Martineau


Le curé Plamondon a fait couler de l’encre le printemps dernier. Presque tous les curés ont commenté face à leurs fidèles les aventures de ce prêtre aux attitudes choquantes. D’autres ont écrit leurs commentaires dans les pages des journaux. Enfin, les lignes ouvertes des postes de radio et les émissions-débats à la télévision ont exploité le thème de la place des curés dans la société. Pendant ce temps, près de deux millions et demi de téléspectateurs avaient les yeux rivés sur le petit écran le lundi soir à 21h.

Un seul sujet était abordé au travail lors de la pause le lendemain matin : « Le curé Plamondon est écœurant, ça me rappelle une histoire que ma mère m’a contée... » Les curés étaient tout à coup au menu des règlements de comptes collectifs et individuels. Au même moment, la saga judiciaire des « Enfants de Duplessis » débutait devant les tribunaux. On croyait que le clergé et les religieuses avaient sauvé le peuple et nous apprenions qu’ils n’étaient pas sans tache.

L’abbé Roland Leclerc est un observateur averti de la scène des médias. Il considère que les téléromans nous ont laissé l’image de trois types de prêtres. Il y a d’abord celle qui nous a été léguée par le curé Labelle. « Le curé Labelle était “le roi du nord”. C’était un homme possédant un grand cœur. Il était au service des colons. Ce curé était tout en rondeur et il était une espèce de seigneur bienveillant bien que l’auteur ne faisait pas référence à son rôle de pasteur. Ce style de prêtre avait la science, le pouvoir et la connaissance du milieu de vie. »

La société a changé et c’est ainsi que Mia Riddez Morisset a proposé à la fin des années soixante un nouveau type de prêtre dans son téléroman « Rue des pignons ». Hubert Loiselle y incarnait un vicaire sympathique et proche des gens du quartier. Ce rôle se situait dans la foulée du renouvellement qui a suivi la fin du Concile. « L’auteure de “Rue des pignons” a fait beaucoup pour la compréhension populaire du rôle du prêtre dans une société en changement. Elle a été capable de mettre son prêtre dans des situations où il n’entrait pas dans le corridor de la morale officielle », de remarquer Roland Leclerc.

Le troisième type de prêtre présent dans les téléromans est un être marginal. Souvent, il n’a pas de personnalité ou bien, il réagit tout en faisant fi de la liberté de conscience. Roland Leclerc est sévère lorsqu’il parle de la place du curé Plamondon. « C’est un être marginal et j’ai l’impression qu’il n’a du prêtre que la dimension pharisienne. Ce n’est pas un homme de foi mais un homme de loi qui exerce une domination sur les consciences. » Les prêtres qui entrent dans cette catégorie sont souvent des personnes qui sont des caricatures. Ils ramassent les traits forts de deux ou trois prêtres pour en faire un seul.

La parole aux artisans
Nous avons interrogé dans le cadre de ce reportage des auteurs de téléromans afin de recueillir leurs opinions. Guy Fournier a beaucoup écrit pour la télévision. Auteur du téléroman « Jamais deux sans toi », il a au cours des dernières années exploré des situations humaines jusqu’ici laissées de côté par les créateurs.

Guy Fournier ne croit pas qu’il y ait trop de prêtres dans les téléromans. « J’ai plutôt l’impression qu’ils occupent moins de place que dans la réalité quotidienne des gens. Cela est différent dans les téléromans d’époque. Je pense à “Cormoran”, au “Temps d’une paix” et à “Au nom du père et du fils”. Là, ils sont présents. J’ai écrit le téléroman “Rue de l’Anse” au début des années 60. Le curé prenait la même place que le maire. Cela était normal à cette époque. »

Mme Aurore Descôteaux a écrit le téléroman « Entre chien et loup » diffusé à Télé-Métropole. Elle en était à sa première expérience dans ce domaine. Elle a donné deux rôles à des membres du clergé. Le curé Normandin était un homme sympathique. Aurore Descôteaux se souvenait d’un prêtre qu’elle a connu dans sa jeunesse. Cet homme avait une réputation de sainteté et il accomplissait même des miracles. Pour sa part, l’évêque était un homme plutôt autoritaire qui devait enrégimenter ses jeunes vicaires un peu fringants.

« Il n’est pas facile dans un téléroman de faire la promotion de ce qui est bien et de le faire accepter par les gens. Il est difficile de faire aimer un héros dans ce qu’il a de bon. » C’est la constatation que fait Aurore Descôteaux. Elle poursuit en disant : « J’aimerais qu’on nous raconte la solitude vécue par les prêtres. Que se passe-t-il chez un prêtre qui retourne seul chez lui après avoir tenu la main d’un mourant? On devrait parler de cela aussi. »

Cependant, Aurore Descôteaux a présenté aux téléspectateurs un évêque plutôt sévère. Elle s’explique : « Cet homme était obligé d’avoir une poigne solide car il y avait dans ce temps-là beaucoup de jeunes prêtres et il fallait qu’il s’impose pour que le règlement soit respecté. »

Guy Fournier nous a fait part de sa réflexion concernant le rôle du curé Plamondon. « Au nom du père et du fils » est un mélodrame dans la plus pure tradition. Il n’y a que des bons et des méchants. On n’y retrouve pas de zone grise où les personnages sont les deux à la fois. J’ai de la misère à jeter un jugement sur ce genre de téléroman parce que c’est un mélodrame très carré et je n’aime pas ce genre. Je trouve que c’est trop facile d’accrocher le téléspectateur en lui indiquant de façon aussi parfaite les bons et les méchants. Cela n’est pas fidèle à la réalité. Je ne pense pas qu’il y ait dans la vie une personne qui soit toute bonne ou toute mauvaise. C’est bien évident que le curé d’« Au nom du père et du fils » est un pendule. C’est de la caricature plus que du véritable drame. »

Jean-Louis Millette incarne le rôle du Chanoine Caron dans le téléroman « Montréal P.Q. ». Ce prêtre est fort original et Jean-Louis Millette dit de lui qu’il est un prêtre moderne, sain et bien équilibré qui suit les principes de son Église. Cependant le téléroman « Montréal P.Q. » est une œuvre qui part de la réalité tout en ne faisant pas un tableau réaliste de l’époque. L’intrigue est inventée. Cela nous amène à nous poser une autre question : qu’est-ce que la réalité? Qu’est-ce que la vérité? Il ne raconte pas la réalité, mais il raconte une certaine vérité de l’époque. L’auteur s’amuse à mettre en opposition le bien et le mal et entre le noir et le blanc, il y a toute la zone des gris. Ce n’est jamais mal à 100%, explique Jean-Louis Millette.

L’Église est-elle en procès ?
L’abbé Fernand Laberge de Sherbrooke posait dans le quotidien La Tribune cette question : « Pourquoi Télé-Métropole accepte-t-elle de fabriquer et de diffuser un téléroman où l’image du prêtre est si exclusivement négative? Ou bien c’est calculé pour faire du tort à la religion catholique... je n’ose le croire. Ou bien il y a de l’inconscience inacceptable face aux conséquences prévisibles de sa diffusion à une heure de grande écoute. »

Guy Fournier ne crie pas à la persécution. Il croit plutôt que les prêtres sont des boucs émissaires et il ajoute en riant : « Demain, ce sera les politiciens! » Guy Fournier constate que la révolution tranquille s’est déroulée sans heurt. Le clergé n’a pas résisté. Il croit que cette attitude joue maintenant contre lui. Il explique : « Si quelqu’un ne résiste pas, c’est qu’il fait en somme un aveu de culpabilité. Les gens embarquent là-dedans et cela donne des trucs comme “Au nom du père et du fils” et “Montréal P.Q.”. J’ai un peu l’impression que c’est de bon ton de montrer un curé qui est tout croche parce que c’est un bouc émissaire pratique. »

Roland Leclerc analyse les téléromans comme toute œuvre dramatique en disant que les personnages ont besoin d’avoir du caractère. Il constate qu’on ne voit pas souvent des couples dialoguer lors d’une scène. La chicane vient tout de suite. La psychologie des personnages est souvent caricaturée.

L’abbé Leclerc poursuit sa réflexion en affirmant que peu d’auteurs de téléroman peuvent bien traiter la dimension intérieure de la vie du prêtre. « Ils ne peuvent rendre compte du véritable débat intérieur et spirituel du prêtre. On le regarde de l’extérieur et on essaie de traduire cela dans des dialogues. » Il demeure que des millions de téléspectateurs regardent les téléromans les plus populaires. Pour Roland Leclerc, les téléromans sont les nouveaux voisins. C’est le rendez-vous de plusieurs familles. Ils ont une influence marquante. Les lignes ouvertes en témoignent.

Roland Leclerc invite souvent ses confrères prêtres à écouter les téléromans afin qu’ils puissent répondre aux questions de leurs fidèles. « Je leur dis lorsqu’une occasion se présente qu’une parole devient efficace lorsqu’elle répond à une question qui est posée. Le prêtre se doit d’être d’actualité. Il doit pouvoir réfléchir avec ses gens sur des questions qui sont proposées par la télévision. »

Les téléromans prendront encore de la place dans le choix des émissions préférées des téléspectateurs. Une évolution se produira sans doute dans la place que les auteurs donneront aux prêtres. Il est à souhaiter que celle-ci soit plus nuancée. Mais, le prêtre demeurera encore un être controversé car il tient sa mission de plus grand que lui et l’être humain est bien faible pour rendre témoignage à la lumière. Les caméras de télévision s’intéressent présentement davantage aux ténèbres vécues par les hommes et par les femmes.

Le point de vue d’un évêque
Mgr Bernard Hubert avoue franchement qu’il n’a pas l’emploi qui lui permet de regarder souvent les téléromans. Il a cependant pris connaissance de manière épisodique des téléromans « Au nom du père et du fils », de « Montréal P.Q. » et de « Cormoran ».

Sa position est nuancée : « Je trouve que l’image que l’on projette du prêtre est intéressante. Cela révèle que l’auteur a conscience du rôle exercé par l’Église. Il y a dans “Au nom du père et du fils” le reflet de la part de l’auteur d’une conscience que l’Église a joué un rôle dans notre histoire. Il faut cependant faire la différence entre la perception du réel et la vraie vie. Là où je suis le plus critique c’est quand les curés n’ont pas beaucoup de densité. »

Mgr Hubert constate qu’il n’a pas découvert dans les téléromans un état de recherche spirituelle qui révèle la foi professée par le prêtre. Il ajoute : « Je pense que la créativité a sa place, mais il faut qu’elle soit contrebalancée par des images qui nous amènent à “relativiser” et à dire aux téléspectateurs qu’on est dans de la fiction et non pas dans l’histoire. »

« L’image que l’on projette actuellement peut être négative pour des personnes car il y a beaucoup de gens qui n’ont plus l’expérience de ce qu’est le prêtre. Ils vont développer l’image qu’ils ont reçue dans les romans ou les téléromans. »

Selon Mgr Hubert, les diffuseurs devraient favoriser dans leur programmation un pluralisme. Si les auteurs vont tous dans le même sens, il leur faudrait être attentif afin de présenter dans d’autres émissions des éléments qui vont amener le téléspectateur à retrouver le sens de l’équilibre.

En terminant, Mgr Hubert ne croit pas à la censure. Il ajoute : « Je pense qu’il faut favoriser chez le téléspectateur une éducation critique face à ce que l’on retrouve à la télévision. »

(Revue Notre-Dame du Cap, octobre 1993, pp. 22 à 25)