LE PRÉSENT DU PASSÉ : L’Église et le respect de la vie

Entrevue avec Mgr Bertrand Blanchet


L’Église et le respect de la vie

Le suicide assisté, l’avortement, les méthodes de fécondation in vitro, la pilule… des sujets qui ne sont pas faciles à aborder. Mgr Bertrand Blanchet, un spécialiste des questions morales et archevêque de Rimouski, tente de démystifier la position de l’Église. Parfois sans hésiter, parfois difficilement, il ose des réponses.

par Benoit Voyer

La morale, selon lui, c’est ce qui rend une action plus humaine chez l’individu et dans ses relations avec les autres.

Dans le cas de l’euthanasie, il n’est pas assuré que cela pourrait être considéré comme un bien pour certaines personnes. Dans bien des situations, ce que désire la dame ou l’homme souffrant, c’est d’avoir un soulagement pour ses douleurs et une certaine qualité de vie.

Bertrand Blanchet raconte : « Je pense à Nancy B… Elle vivait sous un respirateur. Quand j’ai donné mon avis sur le sujet, j’ai dit : “On peut lui enlever cette technique-là! Cette femme vit quasi artificiellement, c’est comme si on prolongeait sa mort, plutôt que sa vie.” Je trouvais que c’était de l’acharnement thérapeutique! C’est grâce à la machine qu’elle survivait. »

Toutefois, il faut respecter, chez le malade, le souhait de vivre. S’il affirme son choix de mettre fin à ses jours, c’est une autre affaire! L’orientation serait différente s’il s’agissait de donner une injection d’une substance quelconque qui le ferait s’endormir pour l’éternité, même s’il est paralysé!

« S’il est dans le coma… (il hésite longuement avant de poursuivre) …il y a des comateux qui ont vécu des mois dans cet état et qui sont revenus à la santé. Il vaut mieux ne pas aller trop vite! L’être humain possède une espèce de caractère tragique. Il y a des gens qui ont des épreuves morales aussi lourdes à porter que la maladie de Sue Rodriguez. Les médecins disaient qu’elle ne souffrait pas. Il y a un danger de faire des pas vers une libéralisation du suicide assisté parce que cela comporte des conséquences ».

Mgr Bertrand Blanchet affirme que la vie est humaine quand elle permet à quelqu’un une certaine autonomie et un certain niveau de relations avec les gens. Il en est de même lorsqu’elle permet de donner du sens à ce que l’on fait tout en permettant d’assumer et de dépasser les moments difficiles. Souvent des gens qui ont vécu des moments pénibles sont plus beaux après qu’avant. « Si on acceptait trop la tendance d’éliminer toutes souffrances et douleurs durant vie ou au début de la vie, il n’est pas assuré qu’au total, nous serions plus humains, avoue le sympathique archevêque de Rimouski.

In vitro : un péché?
Utiliser des méthodes de fécondation in vitro… Est-ce un péché grave? Mgr Blanchet n’a pu s’empêcher de démontrer son embêtement face à la question. En réfléchissant à haute voix, il dit : « Autrefois, nous disions que pour avoir un péché, il faut qu’il y ait une faute grave : ici, c’est le cas. Il faut aussi que la volonté soit impliquée et surtout qu’elle sache que c’est un péché. Alors, même si l’Église dit : il y a faute grave, la personne, en conscience, pourra dire : “Moi, je ne pense pas”. Je crois qu’il faudra que je respecte sa conscience. Il n’est pas évident que Dieu soit contre ça! Nous, dans l’Église, on croit que c’est contre la nature; c’est déshumanisant… de là à dire que c’est une faute grave… je suis hésitant à dire cela ».

Les bébés conçus par la méthode in vitro peuvent d’ailleurs être baptisés à l’Église et être acceptés par celle-ci. Une fois que l’enfant est né, il n’a pas à porter la responsabilité de ce que les autres ont fait.

La position de Rome sur la fécondation in vitro est très restrictive. Mgr Bertrand Blanchet ne s’en cache pas. Pourtant, derrière ce radicalisme se trouve un côté très humain qui est à découvrir.

« Ce qui me réconforte dans la position de l’Église, confie-t-il, c’est qu’au plan biologique, c’est loin d’être sûr que cette technique est totalement bénéfique. Les médecins donnent des hormones en quantité importante pour que la femme puisse produire plus d’un ovule. Je demeure convaincu que cette manière de procéder risque de créer à long terme chez les femmes des dégâts importants.

En ouvrant une parenthèse, il se rappelle le moment où les médecins ont proposé la pilule contraceptive. On disait alors qu’elle ne possédait pas d’effets secondaires. Mgr Blanchet n’y croyait pas tellement. Il déclarait à cette époque que cela n’est presque pas possible et qu’une telle intervention au niveau des hormones ne vienne à un moment briser le délicat équilibre hormonal dans l’organisme humain. Les recherches prouvent maintenant son intuition.

Dans le cas de la méthode in vitro, « la femme doit prendre des médicaments sans que le résultat soit assuré. On en est arrivé à des résultats qui ne dépassent pas 10 ou 15% dans certaines cliniques. Ici à Montréal, un médecin prétend être rendu à 30%. Bon, peut-être que la technique s’est raffinée. Les médecins implantent moins d’embryons qu’autrefois.

Mais, il me semble que cette technique comporte un risque. Le processus peut déshumaniser la naissance. De plus, la mère qui subit ces traitements peut être considérée comme un objet de laboratoire particulièrement lorsqu’elle est obligée de répéter à plusieurs reprises cette démarche » argumente l’évêque.

Mgr Blanchet pense que le film “Portion d’éternité” produit par l’Office National du Film (ONF) est assez révélateur sur la technique. L’Église insiste beaucoup sur le fait que nous devons respecter la vie humaine et qu’il faut éviter d’intervenir sur l’être humain comme si c’était un objet d’expérimentation. C’est d’ailleurs l’axe de fond de la réflexion d’Humanae vitae. Les mass média n’ont retenu que la question de la contraception artificielle. L’encyclique du pape Paul VI tentait plutôt de proposer une perspective écologique basée sur le respect de la nature. Mgr Blanchet croit que c’est un peu la même chose pour le corps. Pourquoi n’essaie-t-on pas de respecter ses lois et ses rythmes? Pourquoi n’essaie-t-on pas de respecter davantage cette forme d’unité qui existe entre l’acte d’amour, la relation conjugale et l’ouverture à la vie?

Bertrand Blanchet ajoute : « Il me semble que cette ligne-là ne vieillira pas. Y a des gens qui, parfois, stipulent que la position de l’Église est d’arrière-garde. Je ne suis pas sûr qu’il en soit ainsi. Elle est peut-être plus d’avant-garde qu’on pense! C’est de la prudence. C’est aussi le respect de la personne humaine. Nous devons porter notre attention sur le fait suivant : pourquoi devons-nous toujours nous mettre à la remorque des technologies? C’est facile d’utiliser une technologie “Maintenant, c’est possible… on le fait!” On a vu comment le docteur Testar, le père de la fécondation in vitro, réagissait là-dessus. Il disait : “Maintenant, je refuse d’aller plus loin…” »

« À l’heure actuelle, je trouve cela dommage que notre société ait peur de donner la vie. On a aussi crainte de rater sa vie parce qu’on a peur de la donner. Alors que, selon mon humble expérience de vie, je suis amené à constater que celui qui donne sa vie en reçoit encore davantage. »

Mgr Blanchet poursuit : « Notre société n’est pas vraiment accueillante à la vie. Prenons le cas d’une femme qui travaille. Comment son patron va-t-il réagir si elle doit s’absenter pendant deux ou trois mois? C’est pas facile! Il y a aussi les conditions d’habitation qui ne favorisent pas les enfants. Il y a des personnes qui sont prêtes à signer des pétitions contre l’avortement mais ne veulent pas avoir des marmots en haut, à gauche et à droite de leur logement… »

Mgr Blanchet souligne aussi le fait que l’avenir est relativement incertain pour tout le monde. Alors, il est difficile de penser à des projets à long terme.

Au naturel
Les couples qui font la démarche de la planification des naissances de façon naturelle y voient une occasion de communication et de respect entre eux. C’est relativement facile : On prend le condom, on prend la pilule. À ce moment-là la relation sexuelle risque d’être banalisée et il arrive que la femme ne se sente pas toujours respectée. Ce n’est guère profondément humain!

« Je suis convaincu qu’il y aurait moins de couples qui en seraient arrivés à des échecs s’ils s’étaient obligés au dialogue et au respect mutuel. Plus on banalise la relation conjugale, parce qu’on peut la faire en tout temps, plus ça lui enlève du sens. Dans le fond, on déshumanise la relation, conclut Mgr Blanchet.

(Revue Notre-Dame du Cap, septembre 1994, pp. 8 à 10)