LA PRIERE : « Je suis avec celui que j’aime »

« Je suis avec celui que j’aime »

Par Benoit Voyer

9 octobre 2026

La prière peut prendre différentes formes. Il y a notamment les psaumes et la prière liturgique, mais la rencontre personnelle avec Dieu ne peut être enfermée dans des formules. C’est ce qu’expliquait le père Jacques Vinet, moine à l’abbaye cistercienne de Rougemont, en 1994, à la journaliste Lise Lapalme, membre de l’équipe de l’émission télévisée Parole et vie animée par Roland Leclerc.

Pour lui, la prière est d’abord une relation. Une relation qui se construit avec le temps.

Jacques Vinet compare la prière à une relation humaine. Lorsque nous rencontrons quelqu’un pour la première fois, nous employons des formules convenues. Avec une personne qui vit près de nous ou un ami que nous connaissons depuis des années, ce n’est plus nécessaire. La relation devient naturelle et spontanée. Pour lui, c’est un peu la même chose avec Dieu : « C’est le cœur qui parle et qui dit ce qu’il vit sur le moment sans passer nécessairement par des formules stéréotypées apprises d’avance. »

Plus une relation s’approfondit, plus elle développe son propre langage. Quelques mots peuvent alors contenir beaucoup plus que leur sens apparent.

Le moine prend l’image d’un vieux couple assis sur un balcon. Après avoir passé des années ensemble, les deux personnes n’ont plus besoin de longues conversations pour se comprendre. Un regard, un geste ou une simple question comme « Est-ce que tu as froid ? » peut porter en lui toute une histoire d’amour et d’attention à l’autre.

Prier sans parler
Peut-on alors parler avec Dieu ? Le père Jacques Vinet explique : « Dieu ne nous répond pas nécessairement avec des mots comme le ferait une personne placée devant nous. Avec le temps, explique-t-il, un autre langage se développe. La rencontre avec Dieu peut être faite de « clins d’œil, de sourires, de caresses, de présence l’un à l’autre ». Il n’est donc pas toujours nécessaire de parler.

La prière devient progressivement présence. Celle-ci ne devrait pas disparaître au moment où commence le travail. Pour le moine, il faut dépasser l’opposition entre le temps consacré à Dieu et celui consacré aux occupations quotidiennes. Il faut chercher à « travailler en présence de Dieu ».

« Je suis avec celui que j’aime »
Quel sentiment habite le moine quand il prie ? Jacques Vinet répond sans hésiter : « Je suis avec celui que j’aime. Celui qui m’a d’abord aimé le premier. »

Pour lui, la prière n’est plus quelque chose que l’être humain doit accomplir, comme une besogne à réaliser. Elle est avant tout la rencontre entre deux personnes qui s’aiment. Et cette relation ne commence pas par l’amour que l’être humain porte à Dieu, mais par l’amour que Dieu lui porte. Pourquoi ? Parce que l’amour humain demeure fragile.

Quand Dieu semble absent
Comme dans toute relation humaine, cette relation avec Dieu n’est pourtant pas toujours lumineuse. Le moine reconnaît l’existence de périodes obscures. Le doute fait partie du chemin.

Jacques Vinet va même plus loin : en avançant dans la vie spirituelle, certaines illusions peuvent tomber. Des émotions que nous avions prises pour des expériences de Dieu peuvent se révéler n’être que des émotions. Il faut alors apprendre à ne pas confondre Dieu avec ce que nous ressentons. Il parle d’une « pédagogie du dépouillement ».

Dieu conduirait progressivement la personne à se détacher de certaines expériences sensibles afin qu’elle ne s’attache plus aux sensations procurées par la prière, mais à Dieu lui-même. La lune de miel finit un jour par se terminer. Lorsque l’intensité des premiers sentiments diminue, une décision doit être prise : continuer ou partir ailleurs. Continuer à aimer peut alors signifier demeurer fidèle même lorsque les émotions ne sont plus celles des premiers jours.

Pour lui, quelque chose de semblable se produit dans la relation avec Dieu. La vie spirituelle ne consiste donc pas à rechercher continuellement des sensations religieuses. Elle conduit à une relation qui peut continuer d’exister et de grandir jusque dans le silence et le dépouillement.

Une présence au cœur de soi
Pour le moine comme pour toute personne, cette recherche de Dieu conduit finalement vers soi-même.

Le père Vinet explique que, comme dans toute vie chrétienne, la vie monastique ne permet pas de fuir les véritables problèmes de l’existence. Au contraire, elle oblige à affronter « les démons qui sont au-dedans de moi, les failles de ma personne ».

Il ajoute : « Si je ne suis pas capable de vivre avec moi-même, je ne pourrai pas vivre avec Dieu, qui est au plus profond de moi-même. C’est là que la rencontre se fait. »

Ainsi, prier, c’est bien plus que réciter des paroles ou consacrer quelques minutes de sa journée à Dieu. C’est apprendre à vivre en sa présence. C’est lui parler, puis parfois ne plus avoir besoin de parler. C’est travailler avec lui. C’est se savoir aimé lorsque notre propre amour semble fragile. C’est continuer à le chercher lorsque les émotions disparaissent et que le doute s’installe.