LE PRÉSENT DU PASSÉ : Callixte Kabayiza, prêtre du Rwanda

« Pourquoi Dieu a-t-il permis ça? »
                                              - Callixte Kabayiza, prêtre du Rwanda

Callixte Kabayiza, un prêtre tutsi, n’a pas échappé à l’horreur de la guerre du Rwanda : sa mère, son frère et sa sœur ont été assassinés par le régime. « Je me suis dit : si tu ne pars pas, tu ne partiras jamais ». Le lendemain, l’armée venait le chercher pour le tuer… Trop tard, il avait déjà quitté le pays.

par Benoît Voyer

Des morts, des morts, encore des morts. Une véritable folie collective s’empara des Rwandais. On aurait dit les nazis au temps de la dernière guerre mondiale. Tous les Tutsis, tous les intellectuels, tous les enfants, toutes les personnes âgées et tous les membres du gouvernement qui exerçaient un quelconque pouvoir devaient être tués. L’espérance de vie en ces jours sombres fut de zéro jour. Un cruel génocide…

Ce n’est pourtant pas d’hier que la tragédie se prépare. Pour bien comprendre la situation, il faut découvrir l’histoire de ce peuple. « Les faits sont un peu différents de ce qui a été diffusé dans les médias », a confié l’abbé Kabayiza.

L’Histoire d’un peuple
Avant 1900, le Rwanda était un pays organisé à sa manière avec une structure hiérarchique, une monarchie et trois groupes sociaux différents : les Hutus, les Twas et les Tutsis.

Callixte Kabayiza raconte : « C’était structuré de telle façon qu’il y avait un roi, des dignitaires, une aristocratie tutsie. C’était un peuple choyé qui a, notamment, échappé à la traite des noirs. »

Vers 1885, suite à la Conférence de Berlin, le Rwanda, la Tanzanie, le Togo, le Cameroun et le Rundi (nom d’époque du Burundi) passent aux mains des Allemands. Peu de temps après, de nombreux missionnaires catholiques commencent à faire leur apparition au pays. Ensemble, Allemands et catholiques construisent la civilisation rwandaise.

« Pour diriger le pays, ils s’appuient sur l’autorité existante et ils ont un peu cautionné celle-ci. Ils se sont dit : “C’est une organisation bien faite. On va s’appuyer là-dessus pour diriger la colonie.” Ils ont installé un pouvoir indirect de contrôle de la société », poursuit Callixte Kabayiza.

La première guerre mondiale passée, le Rwanda et plusieurs autres pays africains se retrouvent sous régime belge. « Ils ont continué la pratique des Allemands en soutenant l’élite dirigeante de l’époque, a expliqué le prêtre réfugié. À un moment donné, dans les années trente, il y a eu un “boum” catholique de conversion massive. Le peuple a tellement embarqué qu’on ose maintenant parler d’une tornade de l’Esprit ».

Il ajoute : « Ils ont continué à diriger et à cristalliser davantage les différences. De groupes sociaux nous en sommes venus à parler de groupes ethniques. Le fossé s’est de plus en plus élargi entre les peuples, particulièrement entre les Tutsis et les Hutus ».

Sans se préoccuper de l’avenir et des problèmes que cela causeraient, les Belges instaurent une carte d’identité rwandaise qui précise le groupe d’appartenance de l’individu. Après la proclamation de l’indépendance, en 1973, un coup d’État militaire fait du ravage. Juvénal Habyarimana prend le pouvoir. Il ne le perdra qu’au printemps dernier lors de l’écrasement de l’avion qui le transportait en compagnie du président du Burundi.

Le Rwanda n’est pas une société de type d’écriture. Elle est plutôt de tradition orale. Peu de gens savent lire et écrire.

De cette façon, la radio joue un rôle important dans l’information, l’éducation et… la propagande des idées.

Le 6 avril dernier, le président Habyarimana a eu un accident d’avion. La garde présidentielle prit la relève : les tueries, les génocides, les massacres commencent…

« C’était donc une campagne d’intoxication, de pollution, de manipulation, insiste Callixte Kabayiza. Ce n’était pas vraiment une lutte interethnique, c’était un programme planifié, organisé et exécuté par un petit groupe ».

Même si la guerre est terminée au moment de mettre sous presse, le religieux du Rwanda dit qu’il pourrait y avoir une suite car il y a de nombreux militaires qui n’ont pas été désarmés.

La reconstruction du pays va être difficile et longue car le mal est très profond, les cicatrices sont sérieuses. Combien de temps pour rétablir la paix? « Ça va dépendre comment on va s’y prendre et de l’aide que le pays recevra, confie le réfugié. Il faudra juger ceux qui ont fourni des armes et les coupables. Il faut relancer le pays sur des bases plus solides, sur la paix sociale, la compréhension, la tolérance, non sur les ethnies et les différences ».

La guerre
Comme ses compatriotes, il apprend, le 7 avril, que le président du pays est décédé et, par l’intermédiaire d’amis, que des massacres ont commencé dans différentes régions. Jusqu’au 11 avril, le jour où les communications téléphoniques ont été coupées, il garde ses précieuses relations. Le 14, sa mère est assassinée dans une église avec plusieurs autres Rwandais. Le 15, il décide de fuir. Le 16, il quitte.

« Comme prêtre, comme intellectuel, comme Tutsi, j’étais ciblé. Je savais que j’étais en danger. J’ai fui grâce à un ami Hutu. Il m’a fait passer la frontière située à une quinzaine de minutes d’où j’habitais. J’ai passé par le Burundi. S’il n’avait pas été avec moi, je n’aurais jamais pu passer les postes militaires. Il y avait des gardes partout, je lui dois la vie », relate-t-il avec émotion.

Derrière chaque expérience négative de la vie, il y a toujours une parcelle de lumière pour l’existence et la foi. Ceci n’échappe pas à ce prêtre. « Y-a-t-il quelque chose de positif à tirer pour votre foi? », lui a demandé le journaliste du magazine.

« Ce n’est pas facile à dire… (Il hésite longuement avant de répondre tellement sa blessure intérieure est profonde). Quand on a vécu ces horreurs et qu’on a été touché personnellement, on se pose des questions et on pose des questions : Pourquoi Dieu a permis ça? À quoi sert encore la foi? Moi je me suis sérieusement posé cette question : Est-ce qu’on peut encore croire malgré tout cela? Ces gens qui ont massacré mon peuple étaient des catholiques qui pratiquaient leur foi. Est-ce un échec pour la jeune Église du Rwanda? Moi, comme prêtre, comme croyant, ça me pose bien des questions ».

Il ajoute sur le ton de la déception : « En plus, ça me pose la question de la présence de l’Église. Elle était très implantée. Pourtant, elle n’a jamais élevé la voix de manière précise pour dénoncer le mal, pour prévenir la catastrophe. Il faut que l’Église se questionne sérieusement. »

Puisque sa souffrance est encore récente, il n’a pas encore trouvé toutes les réponses. Toutefois, une certitude naît en lui : sa foi a grandi. « Je ne la vivrai pas comme avant! »

Accueilli au Canada à titre de réfugié, Callixte Kabayiza n’entend pas chômer. Il aide le clergé du diocèse de Montréal. De plus, il veille à l’éducation des enfants de son frère qui sont arrivés au Québec il y a quelques jours.

(Revue Notre-Dame du Cap, novembre 1994, pp. 13 et 14)