POINT DE VUE CATHOLIQUE : Foi et médecine

Foi et médecine

Par Benoit Voyer

16 octobre 2026

MONTRÉAL – La spiritualité aurait des vertus thérapeutiques, raconte une croyance populaire. On dit aussi que la prière a le pouvoir de guérir la maladie et que des pardons non accordés peuvent provoquer des cancers. Qu'en est-il exactement ? Est-ce que la foi peut remplacer la médecine ? Est-ce que la médecine moderne peut se passer de la spiritualité ? Est-ce que la foi en Dieu peut contribuer à une meilleure santé physique ?

En 2004, pour le compte de la Revue Sainte-Anne (cf. édition de septembre 2004, pp. 345 et 350), le Dr François Lehmann, professeur à la Faculté de médecine de l’université de Montréal, me disait : « Depuis longtemps, je suis personnellement convaincu qu'effectivement la foi contribue à une meilleure santé physique. Mes expériences de vie et de médecin me démontrent que les personnes qui ont une foi profonde sont généralement plus détendues, plus en paix avec elles-mêmes et, à cause de cela, leurs problèmes de santé sont abordés de façon plus positive. Cependant, je ne dis pas que c'est parce qu'on a la foi qu'on n'a pas de problèmes de santé ! J'affirme seulement que le croyant vit les siens de manière différente. »

Il m’expliquait : « Il y a une littérature scientifique intéressante qui établit un lien entre la spiritualité, la vie religieuse (c'est-à-dire aller à l'église), la prière personnelle et la santé. Celle-ci provient surtout des États-Unis. Il y a aussi énormément de livres qui ont été écrits depuis environ quinze ans sur la guérison et la prière, la guérison et la spiritualité. La plupart de ces ouvrages ne sont pas scientifiques. Ils se basent sur l'opinion d'un auteur ou sur quelques personnes. Je pense qu'on doit se méfier de ces livres-là. Mais il y a, à travers cela, des articles scientifiques bien documentés qui ont regardé sérieusement le lien possible entre la prière et la bonne santé physique. »

Puis je lui ai demandé ce que la science disait à ce sujet. Il m’a donné quelques exemples : « On remarque que les gens qui ont une vie spirituelle profonde fument moins. Il y a peut-être d'autres raisons qui expliquent ce phénomène. Évidemment, les gens qui fument moins ont moins d'infarctus. Est-ce que c'est parce que les gens qui ont une vie religieuse et qui vont à l'église ont une vie sociale qui les supporte ? C'est peut-être le cas. Ils seraient moins isolés. De cette manière, ils auraient moins besoin de fumer. Ce qui a pour résultat qu'ils auraient moins d'infarctus ! On voit donc qu'il y a un lien, mais on ne peut pas affirmer qu'il y a un lien de cause à effet. »

Il ajoutait : « On a pu aussi démontrer qu'il y a un lien entre le temps de guérison d'une dépression et la vie spirituelle. Aussi que les gens qui ont des problèmes d'alcool s'en sortent mieux s'ils ont une vie intérieure développée. C'est peut-être parce qu'ils sont moins isolés. »

Et encore : « Une étude menée en 1998 à l'université Duke, en Caroline du Nord, auprès de quelque 4 000 personnes, stipule que les gens qui prient chaque jour font moins d'hypertension que les autres. Elles font aussi moins de pneumonies et de crises cardiaques. La prière accompagne habituellement une série de changements physiologiques antistress. »

Alors, est-ce que la prière est une force qui peut aider directement une personne à guérir ? Il sourit et m’expliquait que les études démontrent que ça ne fonctionne pas. En exemple, l'étude de 1998 révèle que le taux de mortalité demeure exactement le même et le temps d'hospitalisation et de soins intensifs n'est pas plus court et pas plus long pour ceux pour qui l’on prie ou pour ceux pour qui l’on ne prie pas. La science n'est pas convaincue que la prière à distance ait un effet bénéfique dans le cas de maladie coronarienne.

Personnellement, je n’étais pas étonné de cela, mais puisqu’un très grand nombre des lecteurs du magazine croyait à cette époque en la force quasi magique de la prière, j’ai joué le jeu : « Est-ce que vous êtes en train d'affirmer qu'il ne sert absolument à rien de prier pour le rétablissement des personnes qui sont malades ? »

Complice, il me dit : « Ce n'est pas ce que je dis ! Je vous explique que scientifiquement on n'a pas pu démontrer l'efficacité de la prière. Quand on prie pour quelqu'un qui est malade, je pense que c'est surtout soi-même que ça aide ! Cette prière nous stimule à être davantage présents auprès du malade, comme individu et comme communauté. Ce qui est efficace auprès du malade, c'est une prière à ses intentions qui s'accompagne d'une carte de bons souhaits et/ou d'une visite à l'hôpital. C'est plutôt cet ensemble qui est le plus bénéfique pour le malade. La prière nous aide à réfléchir à notre propre humanité et à notre relation avec Dieu. Quand on pense à celui qui est malade, on pense surtout à sa propre fragilité. »

Marchant sur des œufs, il me lance : « Est-ce qu'il y a des miracles ? Il doit sûrement y en avoir de temps en temps. Est-ce que j'en ai vus ? Non. Est-ce que j'ai vu des gens aidés par la prière et par la foi ? Oui. Est-ce que j'encourage les gens à prier ? Oui. Est-ce que j'encourage mes patients à remplacer une chimiothérapie par la prière ? Non. Il faut utiliser tout ce que l'on connaît sur le plan médical pour guérir et, si on a la foi, ajouter sa prière aux traitements. De cette manière, la prière peut trouver une grande efficacité et favoriser la guérison physique. »

J’ai reconnu l’habileté de l’omnipraticien. Je poursuis avec ma liste de questions : Est-ce qu'on meurt mieux lorsqu'on a la foi ? Est-ce qu'on décède moins bien lorsqu'on n'a pas la foi ? Est-ce que la foi contribue à une bonne mort ? Est-ce qu'elle n'est là que pour mieux nous aider à réaliser l'ultime passage ?

Il me raconte : « Pendant douze ans, j'ai travaillé dans le domaine des soins palliatifs au Centre hospitalier de Verdun. J'ai vu beaucoup, vraiment beaucoup (!), de gens mourir. J'ai aussi pris soin de ces gens-là et je les ai assistés jusque dans la mort. Une personne qui est intérieurement en paix souffre moins. Et la pire des souffrances est celle du questionnement. Et c'est toujours les mêmes questions qu'on se pose à la veille de la mort : Est-ce que je suis aimé ? Est-ce que je suis pardonné ? Est-ce que j'ai pardonné ? Tout tourne autour de l'amour et du pardon. Lorsqu'on est convaincu qu'on est aimé et pardonné, si on comprend sa relation avec Dieu, on comprend qui est Dieu, de sorte qu'on se sent non seulement aimé, mais pardonné. À ce moment-là on se sent en paix. Et si l'on est capable de recevoir le pardon de Dieu, on est ensuite capable de pardonner aux autres qui nous ont fait du tort. Donc on meurt paisiblement se sachant aimé. »

Et si le malade en phase terminale ne croit pas en Dieu ? « Je connais des gens qui ne semblent pas religieux du tout, ne semblent pas, à ma connaissance, avoir une vie spirituelle, et qui ont, avec leurs proches et leur famille, des relations qui sont joyeuses, paisibles et harmonieuses. Est-ce que sans être religieux et sans avoir la foi on peut aimer et être aimé, pardonner et être pardonné ? Bien entendu ! Et quand on aime et on pardonne, on fait quelque chose de divin ! On ne peut pas mettre l'amour et le pardon en prison en disant qu'ils sont réservés aux chrétiens. »

En plus d’être médecin et d’enseigner la médecine, le Dr François Lehmann était diacre permanent et médecin personnel du cardinal Jean-Claude Turcotte. Je me suis donc permis d’aborder avec lui quelques idées à la mode en cette année 2004 : « On associe souvent le pardon au cancer. On raconte que des pardons non accordés peuvent contribuer au développement de maladies oncologiques. Qu'en pensez-vous ? Puis, est-ce qu'il y a un lien entre malaises psychosomatiques et malaises physiques ? »

Il m’explique : « À ma connaissance, il n'y a aucune preuve de cette théorie. Néanmoins, on voit souvent des gens qui ont des émotions négatives importantes développer, peu après, des cancers. Je prends l'exemple d'un couple très uni. Lorsqu'un des deux éléments meurt, peu après, l'autre, à la suite des émotions négatives qu'il vit, développe une maladie importante. Dans ce cas, il est difficile de croire qu'il n'y ait pas une relation entre les souffrances émotives et le développement d'une maladie. [Ainsi donc] il n'y a pas d'effet direct entre tous les malaises psychosomatiques et ceux physiques. Cette théorie n'est pas prouvée. Les causes des maladies humaines sont multifactorielles. D'abord, il faut être prédisposé génétiquement. Si votre père est mort d'une crise cardiaque à 45 ans et votre mère en a aussi fait une et que les deux avaient le diabète, quelle que soit votre foi ou votre intériorité, vous avez beaucoup plus de risques que d'autres personnes d'avoir les mêmes problèmes. Ensuite viennent les facteurs environnementaux. Si vous demeurez dans une grande ville où il y a plein de pollution, vos poumons vont être affectés quels que soient votre foi et vos gènes. Il y a aussi le stress de nos relations avec nos amis et nos proches… et notre relation avec Dieu ou l'absence de relation avec Dieu. Vous voyez, les causes des maladies humaines sont donc multifactorielles. Lorsque tous les facteurs sont présents, les problèmes physiques apparaissent rapidement. Par exemple, une personne qui est prédisposée à avoir des maladies pulmonaires, qui fume la cigarette et qui demeure dans une ville polluée, en plus, si elle est malheureuse parce qu'elle vit un divorce et que ses enfants ne veulent plus lui parler, tous les facteurs contribuent à faire en sorte qu'une maladie apparaisse chez elle. Les émotions peuvent donc avoir un effet si, et seulement si, des prédispositions physiques et/ou génétiques sont présentes en même temps. »