PSYCHOLOGIE : Les émotions

Les émotions

Par Benoit Voyer

5 novembre 2026

Il y a près de 90 ans, plus précisément le 20 février 1937, le frère Marie-Victorin (Conrad Kirouac) écrivait, dans une lettre à Marcelle Gauvreau, cette magnifique phrase que j’aime répéter : « On soulage ses maux en les racontant ».

On le sait déjà. Il y a de bonnes émotions. Il y en a de moins bonnes. Les bonnes sont positives. Les autres, on peut avoir de la difficulté à les comprendre et à les gérer.

Il y a maintenant quelques années, Florence K. publiait Nueva Vida (Éditions Libre Expression, 2021), un livre-témoignage que je vous invite à lire. L’auteure a une plume vivante et une manière très pédagogique d’expliquer les choses. Aux pages 119 à 121, se trouvent quelques extraits intéressants qui m’ont aidé à mieux comprendre ce que sont les émotions. Je pourrais résumer cela avec mes mots, mais ça ne rendrait pas justice au livre. Alors, je me permets de la citer en espérant que ça vous donnera le goût d’acheter son bouquin.

Florence K. écrit : « D’un point de vue scientifique, l’émotion est un concept fort difficile à définir. Comment se fait-il qu’un événement provoque chez quelqu’un une émotion complètement différente de celle que pourrait ressentir quelqu’un d’autre ? Pourquoi le tracé événement-pensée-émotion-réaction-comportement se dessine-t-il en nous dans nos jeunes années pour y rester, se transformant en un schéma que, plus tard, on essaiera de corriger à coups de centaines, voire de milliers de dollars de thérapie? »

Puis elle ajoute : « Depuis l’Antiquité, des philosophes, des médecins, des psychologues, des anthropologues, des sociologues, des éthologues puis des neuroscientifiques se sont penchés sur la question et ont essayé, se contredisant les uns avec les autres comme les chercheurs ont l’habitude de le faire, de tirer une définition précise de l’émotion. »

Florence K. affirme sa préférence : « J’aime beaucoup celle de Scherer, un chercheur en psychologie spécialisé dans l’émotion. Il dit qu’elle est un épisode de changements synchronisés et interreliés des états des systèmes cognitifs (qui gèrent le traitement de l’information, la pensée), neurophysiologique (qui comprend toutes nos structures cérébrales et nos systèmes de neurotransmission), motivationnel (qui fait en sorte que l’on pose des gestes), de l'expression motrice (qui fait que l’on bouge) et du sentiment subjectif (notre façon de ressentir les choses). Beaucoup de stock là-dedans! Parce qu’une émotion, la moindre miette d’émotion, est faite de pas mal de choses. »

Enfin, elle explique : « Une émotion difficile à réguler est vécue au-delà du cerveau. En plus de rebondir comme une balle de ping-pong dans notre tête, avec nos pensées qui se désorganisent, qui s’embrouillent comme un pare-brise d’auto recevant l’eau des roues d’un gros camion placé devant lui lors d’une forte pluie, comme les couleurs d’une peinture de Kandinsky, elle se propage dans notre corps. Larmes, tension physique, cœur qui bat à tout rompre, repères visuels qui s’effondrent, tremblements. Ces réactions s’apparentent aux symptômes du stress, lorsque s’en mêle le cortisol, cette hormone sécrétée pour nous faire agir ou réagir selon ce qui se passe. On est sur nos gardes, on travaille plus vite à se sortir du pétrin, nos sens sont alertes et on attrape au vol tous les outils possibles pour revenir à l’homéostasie, à l’état neutre. Nos pupilles se dilatent, nos neurones sont survoltés, le sommeil est absent. Pourquoi sommes-nous si efficaces lorsque nous travaillons sous pression? Lorsque nous avons six semaines pour remettre un travail scolaire et que nous l’entamons six jours avant la date de remise? Parce que l’état d’alerte dans lequel le cortisol nous plonge nous donne des capacités de concentration hors du commun. Comme lorsque nos ancêtres, il y a des centaines de milliers d’années, faisaient face à un lion des cavernes et que toutes leurs ressources, toute leur attention, devaient être tournées vers la solution. C’est le célèbre fight or flight, la lutte ou la fuite. La remise d’un travail scolaire ou d’un rapport trimestriel, c’est comme la rencontre avec un lion, un mammouth ou un ptérodactyle [1]. Les émotions que je n’arrivais pas à maitriser étaient comme une bête menaçante qui se tenait devant moi. Je ne sentais que ça, je ne voyais que ça, je devenais cette émotion. Mais le cortisol, ça use. À force de traverser la boucle circulaire de notre corps avant de se reloger dans notre cerveau, il fatigue nos nerfs, fatigue nos sens, se transforme en poison qui, petit à petit, nous ronge, nous mène à l’épuisement professionnel, à la dépression. »

Et quand on en est rendu là, les maux qui nous rongent méritent d’être racontés.

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[1] Il s’agit d’une figure de style utilisée par Florence K. Les ptérodactyles ont disparu des millions d’années avant l’apparition des humains.