LE PRÉSENT DU PASSÉ : Pierre Bruneau

« Je voyais des larmes sur ses joues… »

Qui n’a pas peur de la mort? Jeune ou âgé le drame de l’incertitude est toujours le même. Nous avons une crainte de l’inconnu. Pierre Bruneau, nouvelliste à la télévision montréalaise, en sait quelque chose : il a assisté son fils Charles sur la route des cieux. « Aujourd’hui, je ne suis pas effrayé de mourir », a-t-il confié au journaliste du magazine.

par Benoît Voyer

« Charles nous a fait comprendre que ça ne peut pas arrêter là, que nous allons nous retrouver. La mort, c’est la renaissance! À ce moment, il y a de la sérénité sur le visage des gens. C’est qu’à quelque part, il y a la fin des souffrances et le début d’une autre étape », raconte Pierre Bruneau.

Le journaliste a vécu des instants très intenses avec son jeune adolescent : le passage de vie à trépas. La dernière véritable discussion qu’il a eue avec lui portait sur ce passage vers l’au-delà. Charles a fait promettre à son père de continuer le combat avec lui. Ainsi, pour Pierre Bruneau, le décès est bien plus que l’absence physique d’un individu. C’est le moment d’une communion spirituelle enrichissante.

« Six mois avant de partir, ajoute monsieur Bruneau, le médecin nous avait dit : “Il lui reste deux semaines au maximum”. Ma femme et moi avons paniqué. Nous étions assurés que… Nous nous disions “on va le faire incinérer et nous ferons une petite cérémonie juste entre nous”. Au bout des deux semaines en question, il est sorti de l’hôpital et j’ai cru au miracle. Je me disais : “Ça arrive pour d’autres, c’est sûrement arrivé pour nous”. Charles était en pleine forme, il est allé au secondaire pendant ces semaines. Je me croyais ridicule d’avoir pensé à la mort. J’ai compris plus tard le pourquoi de cette rémission : Nous n’étions pas prêts ».

Il avait encore des choses à faire saisir à papa et maman. Une bonne journée, le jeune Bruneau a expliqué à ses parents son désir de funérailles dans la vieille église de Boucherville, en face du fleuve, parce que pour lui le fleuve représente la vie et il a fait part de son souhait d’être enterré avec son corps qui l’a fait souffrir. Il ajouta : « Je veux aussi être exposé pour voir mes amis une dernière fois. De plus, ils ont aussi le droit de me voir ». Ce message allait à l’opposé de la planification du couple. Les dernières volontés de Charles Bruneau furent réalisées.

Pierre se souvient encore : « Juste avant sa mort, je lui ai dit : “Mon grand, il y a six mois, tu m’as dit ton désir de guérir. Tu nous l’as prouvé en revenant à la santé. Aujourd’hui, on est au même carrefour qu’à cette époque. Ce chemin-là tu le vois, tu le connais, il est difficile et rocailleux. L’autre avenue tu pouvais l’emprunter à ce moment. Tu la vois encore en face de toi. Sur ce sentier, il y a une accueillante lumière au bout. Tu es inquiet car tu dois y aller seul. Nous ne pouvons pas nous y rendre avec toi. C’est peut-être ce chemin que tu dois prendre parce que c’est un sentier de paix. Dis-toi qu’il y a quelqu’un qui t’attend”. Je voyais des larmes sur ses joues… »

La sérénité est venue l’habiter et Charles a traversé dans l’autre monde. Une expérience que Pierre Bruneau a trouvée difficile et tellement belle à la fois.

L’homme de télévision a tenu sa promesse. Il poursuit le combat en aidant des centaines d’enfants aux prises avec le cancer.

Il travaille activement, en collaboration avec la Fondation Charles Bruneau, Vidéotron et l’Hôpital Ste-Justine, à trouver du financement pour le Centre de cancérologie Charles Bruneau qui ouvrira ses portes prochainement.

L’opération coûtera 17 millions de dollars, 10 millions proviendront des prochains téléthons de l’Opération enfant soleil. Puisque l’argent nécessaire n’est pas entièrement disponible pour l’instant, le groupe Vidéotron prêtera 8 millions à l’Hôpital Ste-Justine et paiera les intérêts (environ 2 millions). Enfin, 2 millions proviendront du Gouvernement du Québec. Les 7 autres millions serviront à meubler l’établissement et acheter les équipements nécessaires. Sur ce montant, 3 millions proviendront du provincial et du fédéral et 4 millions seront assumés par la Fondation Charles Bruneau.

L’Hôpital Ste-Justine prendra possession de l’établissement dans quelques jours et l’ouverture officielle est prévue pour le mois de janvier prochain.

Charles Bruneau aurait 19 ans. Son père essaie parfois d’imaginer son fils à cet âge. Il en est incapable : « Charles aura toujours 12 ans. »

Le communicateur
Pierre Bruneau n’avait jamais pensé faire une carrière en communication. Il voulait travailler en psychologie. C’est par un heureux hasard qu’il a commencé à faire de la radio à Victoriaville en 1972. Rapidement, il passe à CKAC. Puisque ce travail devenait plus intéressant que le reste, il abandonne ses études.

« Je m’étais dit : “Ce que j’ai appris, j’utiliserai jamais ça!” dit-il. Bien au contraire! Je m’en sers dans ma façon d’élever les enfants, de côtoyer les gens malades… Qu’importe les études que tu fais, ce n’est jamais perdu. Tôt ou tard, c’est utile ».

Depuis 18 ans, il a changé sa façon de livrer l’information à la télé. Il tente, maintenant, de se faire plus près des gens.

Le monopole, le contrôle de l’information existe-t-il? Faisons-nous du spectacle avec les nouvelles du jour?

« Prenons un exemple récent. La guerre au Rwanda nous a permis de voir des milliers de cadavres à l’écran. C’est terrible! Les gens trouvent qu’on exagère… Est-ce qu’on doit montrer ça? La société évolue tellement… Je pense que lorsqu’on dit qu’une image vaut mille mots, c’est très réaliste! Bien entendu, il y a des images que nous censurons nous-mêmes! Même si tu vois un cadavre mutilé, je pense que ça donne rien de plus… Quand on dit : “Au Rwanda, le nombre de cadavres retrouvés s’élevaient par milliers”, cela n’a pas beaucoup d’impact. Montrez une image de 10 secondes, les gens comprennent », stipule l’animateur du “TVA-édition 18 heures”.

« Dans l’actualité, je suis très impressionné par ce qui touche la pauvreté et les jeunes. Je pense que les gens sont un peu comme ça; c’est toujours plus émouvant et plus injuste quand ce sont des enfants. Quand tu penses qu’il y a 25% des individus qui ne travaillent pas… » avoue Pierre Bruneau.

L’Église
Il voit de bons signes pour l’Église. Il constate que les évêques tentent cette approche missionnaire en allant plus vers les gens. Il se rappelle d’un article du journal Le Soleil qui raconte que Mgr Maurice Couture, l’archevêque de Québec, a rassemblé des gens d’affaires à Québec. Pour lui c’est positif.

Il pense que l’Église a un message important à transmettre, mais, il ne passe pas dans l’opinion publique. « C’est une question de mentalité, confie-t-il. La clientèle de l’Église est âgée, les clercs le sont eux-mêmes. Alors, c’est difficile d’être près du monde. Par contre, je vois qu’il y a des jeunes prêtres qui sont très dynamiques, très près des gens et qui vont à la rencontre des individus… »

Il insiste. Le véritable problème c’est le message, pas nécessairement les messagers. Le discours officiel de l’Église est trop différent du contexte canado-américain. Il souligne, notamment, les dossiers de l’avortement, de la contraception et de la fidélité conjugale. « L’Église ne s’est pas ajustée. Est-ce qu’il y a de la place pour les divorcés-remariés? Oui dans les discours, non dans le concret! » affirme-t-il.

Il croit qu’il n’est pas trop tard pour essayer de changer le discours. Monsieur Bruneau est de confession catholique. Pratiquant? Il confie ne pas se joindre à une communauté chrétienne à chaque semaine. Sa pratique religieuse se fait plus particulièrement par son implication sociale.

(Revue Notre-Dame du Cap, novembre 1994, pp. 19 à 21)