LE PRÉSENT DU PASSÉ : Gilles Proulx

« Ne touchez pas au clergé! »
                                                                   -Gilles Proulx

À chaque jour de la semaine, l’animateur vedette du réseau Radiomutuel, Gilles Proulx, anime, en direct des studios de CJMS à Montréal, « Le journal du Midi ». Ses entretiens avec les gens qui font l’actualité et ses opinions ne laissent personne indifférent; on l’aime ou on ne l’aime pas. Surpris de la demande du magazine, il a accepté de rencontrer notre journaliste.

par Benoit Voyer

Il avoue qu’à la radio, il fait beaucoup de dérisions et de caricatures, mais, pour lui, derrière celles-ci, il y a toujours un fond de vérité. Quand il ridiculise une situation à l’émission, c’est qu’elle a atteint un niveau d’absurdité qui est inacceptable pour une collectivité. Il croit vraiment en ce qu’il affirme.

Gilles Proulx n’est pas comme les autres intervenants du monde radiophonique, il le sait : « Je ne veux pas être un excellent animateur ordinaire, dit-il, tout le monde est un excellent animateur ordinaire… Un excellent animateur ordinaire ça se limite… »

La vedette du boulevard René-Lévesque confie qu’il possède une rapidité de réaction assez étonnante et que, parfois, le public le trouve excessif, mais il se rend compte que le temps lui donne raison.

Gilles Proulx raconte : « C’est évident! Je ne peux pas plaire à mon père et à ma mère à la fois… Monsieur Vallerand m’aimait bien à l’époque où il était ministre du Tourisme. Aujourd’hui, il est devenu ministre du Revenu. Il ne me téléphone plus. Un beau jour, je l’appelle et il ne me répond plus comme il répondait à l’époque où il était au Tourisme. Il me boude sous prétexte que maintenant je ne joue plus la même joute avec lui. Le ministère du Tourisme, c’est facile et c’est du bonbon. Il n’y a pas de place pour la contestation, ça fait l’unanimité. Le ministre du Revenu doit faire face à la contestation parce qu’il y a des iniquités dans le système fiscal. Monsieur Vallerand n’aime plus Gilles Proulx. C’est son problème à lui!

C’est la même chose avec d’autres ministres, qui jadis me parlaient. Il m’arrive de les pincer au moment où ils annoncent des investissements ou une réforme quelconque. Je leur pose alors des questions sur d’autres sujets plus compromettants. Ils me disent : “Ben là Proulx, t’es cochon, j’te parle plus!” C’est de l’infantilisme! »

Ce qui touche le plus Gilles Proulx dans son analyse quotidienne de l’actualité, c’est la régression collective des Québécois, cette descente aux enfers du peuple canadien-français.

Celui que les femmes trouvent fort joli, possède 32 ans de métier. Gilles Proulx observe que le nouveau ministère de l’Éducation nous avait promis il y a trente ans que la nation québécoise allait être réformée. Elle était à ce moment en pleine croissance. Maintenant que tout cela est passé, il voit combien les gens ne se sont guère sensibilisés aux vertus de l’environnement, de l’amélioration de la langue, de la fierté et de la productivité.

Ce nivellement par le bas a amené une facilité, une protection derrière un bouclier syndical où des entreprises et des syndicalistes ne veulent rien savoir d’une baisse de salaire et ils vont préférer fermer l’usine plutôt que de céder. Les Québécois ne semblent pas comprendre qu’une menace les guette. Nous sommes un tout petit peuple dans cette grande Amérique du Nord. Nous nous devons d’être doublement compétents si nous voulons réussir.

Gilles Proulx ne croit pas que la souveraineté sera bénéfique pour le Québec. Toutefois, elle peut se faire collectivement dans un geste spontané et émotif, mais de là à assumer ses conséquences par la suite, il en doute, car, à son avis, les gens du Québec n’ont pas de bons leaders pour les diriger et dire au peuple : « Désormais, vous allez travailler 40 heures par semaine, désormais nous allons vous condamner à vous instruire à l’intérieur d’un tel système d’éducation où il va y avoir des matières, de la morale, de la réflexion, de l’histoire et de la compréhension linguistique. »

« Je doute beaucoup que nous ayons des chefs qui soient capables de transmettre cette espèce de fierté, ce goût de la compétence! » ajoute-t-il.

Supposons que le référendum passe, que le peuple vote sur un coup de tête pour l’indépendance et qu’il n’est point capable de s’assumer, comment se passera son avenir?

« Le Canada va probablement se faire annexer en dedans de 15 à 20 ans et le Québec le sera à son tour dans 30 à 50 ans. On va devenir un satellite des États-Unis. Je suis persuadé que si demain il y avait une élection où on disait : “Est-ce que nous devrions nous annexer aux États-Unis? Vos ‘Chevrolets’ vont coûter 2000$ de moins, votre régime d’impôt va être à 32% au lieu de 50% ou 52%,” Vous seriez étonnés du score! Pour le matériel, nous serions intéressés à nous annexer. Bref, le ventre compte avant toute chose! » déclare Gilles Proulx.

Il l’a répété plusieurs fois : il faut des leaders charismatiques et forts pour le peuple canadien-français. Malheureusement, il ne voit guère, actuellement, de Duplessis moderne ou de René Lévesque.

L’Église
Malgré son ton parfois arrogant, Gilles Proulx est un homme respectueux, particulièrement de l’Église. Il continue : « Je dis toujours qu’il ne reste plus rien de vrai dans cette société, sauf deux corps. Ces corps-là ont leurs faiblesses parce qu’il y a des scandales!

Il n’y a plus rien de vrai : “Le professeur n’est plus comparable à celui d’hier parce qu’il n’a pas le sens de la mission, l’infirmière n’a plus le sens de sa mission. Elle a un sens syndical dit professionnel de revendication. Les parents n’ont plus le sens de la mission qui était de fonder un foyer. Bref, le monde a abdiqué sa tâche face au grand loup de l’économie que nous admirons. Aujourd’hui, on s’aperçoit que les administrateurs pigent dans la caisse. C’est la même chose pour l’avocat et pour le notaire.

Il ne reste plus que deux corps qui sont vrais. Les congrégations religieuses sont encore des lieux où les personnes vivent à l’abri de la bêtise, où on ne se jalouse pas et où on ne discute pas de bombe à neutron ou encore de haine et de guerres éventuelles. Il y a aussi le corps militaire où on inculque aux jeunes la discipline.”

Agressions sexuelles
Au chapitre des agressions sexuelles commis par des religieux, il dit : “Ne touchez pas au clergé!” Les religieux ne sont peut-être pas sans failles. Mais au regard global du travail réalisé, c’est autre chose!

L’animateur aux cheveux poivre et sel croit que l’Église a su protéger les Québécois. Le patrimoine architectural, l’éducation qu’elle a longtemps assumée, les soins hospitaliers, la protection de la langue font partie de notre héritage.

« Les frères des Écoles chrétiennes ne sont pas que des homosexuels comme tentent de le démontrer les Enfants de Duplessis. Ils ne passaient pas leur temps à toucher les fesses des p’tits joueurs de hockey derrière le banc! commente-t-il. J’ai été au collège, pensionnaire des frères des Écoles chrétiennes et des frères du Sacré-Coeur, et jamais un religieux m’a touché! Néanmoins, il ajoute qu’il ne faut pas cacher les cas isolés de crimes en matière sexuelle. Il faut une même justice pour tous.

Savoir communiquer
L’Église du Québec a besoin de véritables communicateurs. L’intellectuel populiste s’exprime : « Il manque des abbés Pierre! Il manque de communicateurs de ce type qui vont nous faire voir que Dieu a une chair et qu’il y a quelque chose d’intéressant dans l’oeuvre de saint Paul comme sa détermination et les découragements qui auraient pu l’emporter. La Bonne Nouvelle devrait être proclamée de façon à sensibiliser les cordes de ceux et celles qui écoutent… »

Pour lui, les clercs font plutôt une animation monocorde qui n’est plus significative en terme de livraison du message, qui fait que le jeune et ses parents trouvent ça monotone.

Comment changer la façon de livrer le message? La réponse à cette question est difficile. Mais en réfléchissant à haute voix, il pense que la formule réside peut-être dans une forme de prêtres politiciens ou éditorialistes.

« Ceux qui restent dans les Séminaires, s’ils ne pensaient vraiment à orienter leur force de persuasion par le verbe, je pense qu’ils réussiraient à rendre attrayante l’idée d’adhésion à l’Église », ajoute l’animateur.

Quant au message des évêques dans les médias, il passe mal! Il ne s’en cache pas. Il pense qu’ils devront avoir, dans l’avenir, une implication plus choquante qu’actuellement. À titre d’exemple, il se rappelle du moment où le clergé a dénoncé le ministre Bourbeau qui serait la vis des prestataires de la Sécurité du revenu.

« L’Église du Québec a besoin de véritables communicateurs. Il manque des abbés Pierre. Il manque de communicateurs qui vont nous faire voir que Dieu a une chair. (…) La Bonne Nouvelle devrait être proclamée de façon à sensibiliser les cordes de ceux et celles qui écoutent… »

Gilles Proulx explique : « Les statistiques nous indiquent qu’il y a 30% de tricherie dans le système de l’aide sociale. On est devenu un peuple tricheur, un peuple de braconnier. L’Église s’est associée avec ce peuple de complaisance et de médiocrité, de tricheries, de paresseux qui passe pour exploité face au méchant Bourbeau. Tout cela sans penser à ceux et celles qui travaillent encore et qui paient 5 milliards par année pour entretenir ce système vicié! Voilà, selon moi, un mauvais geste de la part du clergé sur la place publique. »

Il pense que les évêques devraient penser à la classe moyenne, celle qui est encore là, et qui se débat, qui se sort le nez de l’eau pour survivre et qui a de la misère.

Gilles Proulx souhaite également que l’Église s’implique dans la crise que traverse le Québec. Comme il y a 200 ans, avant l’arrivée des Anglais, elle était là et elle a fait croître la nation francophone. Elle a continué à soutenir le peuple après la conquête de 1760. Elle se doit d’intervenir en donnant à cette race en train de disparaître un second souffle par un chemin qui serait celui de Jésus-Christ. « Toute nation sans religion, commente-t-il, toute nation païenne, est vouée à la disparition! »

Pour ce faire, il voit des prêtres sur “le ring” à côté des politiciens. Est-ce que ça va nous prendre des pères Aristide? lui ai-je rétorqué sans hésiter. Gilles Proulx n’a pu s’empêcher de lâcher un grand éclat de rire, comme s’il venait d’être déboussolé. Après avoir retrouvé le fil de sa réflexion il conclut en disant : « Oui, le père Aristide est un bon exemple. S’il était resté au pouvoir en Haïti, il aurait ramené les gens à l’Église et, par son influence politique, aurait pu diminuer celle du vaudouisme ».

(Revue Notre-Dame du Cap, octobre 1994, pp. 22 à 24)