RÉFLEXION SPIRITUELLE : Les âges de la vie spirituelle

Les âges de la vie spirituelle

Par Benoit Voyer

2 octobre 2026

Ce que je vais d’abord vous dire, n’est pas très nouveau. C’est ce que j’écrivais dans cette chronique, quasi-mot à mot, le 5 mars 2026.

Si je me fie à plusieurs grands psychologues, comme Erik Erikson, mon cheminement spirituel et religieux est normal et sain.

Ils nous enseignent que l’homme et la femme passent par des étapes de développement à mesure qu’ils mûrissent. D’ailleurs, les grands mystiques catholiques ont enseigné la même chose pendant des siècles. C’est ce qui a conduit à des concepts comme les voies purgatives, contemplative et unitive. De plus, plus près de nous, des auteurs spirituels comme James Fowler ont utilisé la psychologie moderne pour enrichir notre compréhension du développement spirituel.

Si on simplifie les choses à leur plus simple expression, le développement spirituel comporte trois grandes étapes : 1– Le détournement de nos mauvais penchants ou de nos péchés ; 2– La pratique de la vertu ; 3– Se sentir embrassé par l’amour divin. Ces étapes ne sont pas fermes, mais plutôt des périodes d’accentuation. Il y a une fluidité entre les trois. Selon les étapes de notre existence, nous serons plus ou moins dans l'une ou l’autre.

Malheureusement, bien des gens s’attardent à la première étape. On doit rapidement en venir à se focaliser sur la pratique de la vertu. Il faut passer du négatif au positif. On doit passer de « Comment puis-je arrêter de pécher ? » à « Comment puis-je être un meilleur chrétien ? »

Lorsqu’on prie et on lit les Évangiles, on ne se concentre pas sur le péché, mais sur Jésus comme la personne qu’on veut suivre et imiter : « Que puis-je faire pour plaire à Dieu ? » « Comment puis-je être meilleur ? »

La majorité des chrétiens passent la plus grande partie de leur vie dans cette étape du développement spirituel. Je ne suis pas un grand pécheur, mais pas non plus quelqu’un de parfait. Je tente d’être meilleur, même si j’échoue souvent. On fait ce qu’on peut.

Dans la troisième étape du développement, on ne se concentre pas sur soi, mais sur Dieu. En regardant Jésus dans les Évangiles, on verra une personne qui ne se contente pas de dire aux gens d’arrêter de pécher et de le suivre. On découvre plutôt quelqu’un de merveilleux qui nous parle de son Père, qui est aimant et compatissant. À cette étape du développement, on regarde les textes anciens pour constater à quel point Dieu est impressionnant et merveilleux.

Rendu là, l’acte de foi le plus difficile à faire est de croire que Dieu nous aime inconditionnellement et qu’il est un Dieu bienveillant.

Un auteur dont je ne me souviens plus du nom disait qu’à chaque étape du développement spirituel, notre vie de prière est différente. Dans la première étape, c’est surtout la contrition (je suis désolé), dans la deuxième étape, c’est surtout la supplication (aide-moi) et dans la troisième étape, c’est surtout l’action de grâce et l’adoration (Tu es incroyable, mon Dieu).

Dans la dernière étape du développement spirituel, on tombe véritablement amoureux et on s’engage. En vieillissant, sur le plan personnel, mon dialogue avec le bon Dieu se résume de plus en plus à l’essentiel : « Salut ! Je suis là ! Merci d’être là, toi aussi ! Je t’aime, tu le sais bien… »

Voilà ce que je vous expliquais. En fait, je pourrais résumer avec ce qu’écrivait si bien Charles Péguy : « Une âme morte, c’est une âme com­plè­te­ment habi­tuée ».

Au printemps 2005, je me rends dans la région de Joliette afin de rencontrer Pierre Gagnon, un homme d’affaires à la retraite, né en 1931. Il souhaite que je parle de son livre « Sentinelles du matin » (Éditions Anne Sigier) dans la Revue Sainte-Anne. (Cf. Revue Sainte-Anne, juillet-août 2005, pp. 297 et 308).

Ce matin-là, je ne sais pas trop dans quelle aventure je me lance puisque ses textes n’allument rien en moi. En démarrant le magnétophone, je décide donc de partir de son âge. Ce n’est pas très original, mais il faut bien partir de quelque chose…

« Pierre Gagnon, à qui ou à quoi ressemble l'enfant en vous ? Votre « enfant intérieur » est rendu à un âge vénérable ! » Je m’étonne moi-même de la formulation de ma question.

Le sourire aux lèvres, il me répond du tac au tac : « Si on tient compte de l'immortalité, on donne à l'infini une importance et on diminue celle du temps. J'ai déjà passé mes 73 ans de vie, mais sur le plan de l'immortalité, il me semble que c'est un clin d'œil. Le cœur d'enfant que je rencontre dans l'œil de mes arrière-petits-enfants, je souhaite que d'autres le rencontrent dans mes yeux de bon vieillard. »

Je veux parler de sa vieillesse, il me parle de l’enfant en lui. Je ne m’attendais pas à cette réponse. Je tente de piéger un peu : « Êtes-vous un vieillard ou un enfant ? »

Il ne s’en laisse pas imposer : « Je me sens plutôt enfant. Selon moi, toutes les expériences de vie – avec l'aide de Dieu, bien entendu (!) – nous ramènent à ce que nous étions dans sa pensée parce qu'on y retourne finalement après toutes nos années d'existence terrestre. C'est d'ailleurs Jésus qui le disait : Si vous ne devenez pas comme eux autres, vous êtes foutus, les boys. (!) Si vous ne redevenez pas comme des petits enfants, vous ne pénétrerez pas dans le Royaume des cieux. »

Ma page blanche vient de se remplir. Il sera donc question aujourd’hui de l’enfance spirituelle, un des âges de la vie spirituelle : « Comment redevient-on enfant ? »

Le dialogue s’installe :

GAGNON – En sachant s'émerveiller de ce que Dieu fait de beau au cœur de sa création et, encore bien plus, au cœur de ses créatures.

VOYER – De quelle manière décrivez-vous l'enfant en vous ?

GAGNON – J'ai l'impression que je fais encore rire un peu, à moins que les gens soient très polis à mon égard… (rires) J'espère que non. Sérieusement, je dois avouer que je retrouve en moi l'optimisme de l'enfant. Lorsque je menais une vie de dévergondé – à plein nez dans le péché –, j'étais fort pessimiste. J'ai appris que tout ce qui me bloque dans mon rapport avec l'infini, c'est-à-dire avec Dieu, me fait craindre l'avenir. Et bien plus ! J'avais peur de mon aujourd'hui, de mon présent. Le cœur d'enfant que j'ai découvert et que j'apprivoise ramène en moi l'optimisme.

Je crois que l'humanité vit un temps de conversion parce que l'humain a la nausée. Il n'a même plus le courage de dire qu'il est heureux. Il en a marre de ne jamais être contenté parce qu'il ne goûte jamais réellement à ce qu'il souhaite foncièrement en lui, c'est-à-dire au cœur de Dieu.

VOYER – Est-ce que vous êtes en train d'affirmer que l'humain a soif de Dieu, mais ne l'avoue pas ?

GAGNON - Effectivement! Je suis cependant plein d'espérance. J'aime employer cette image : c'est comme lorsqu'on fait cuire du gruau. À un moment donné, ça fait des bulles. Plouf! Plouf! Lorsque ça chauffe au cœur de la substance pâteuse, elle se transforme et le meilleur en sort.

Je vois des gens s'impliquer dans des chemins de lumière, c'est-à-dire dans des sentiers de conversion. Je n'ai pas encore rencontré de réel converti, car selon moi ce n'est que quinze minutes après qu'un membre de la faculté de médecine décrète la mort clinique que la réelle conversion apparaît. Ce n'est qu'au moment du passage vers l'autre étape de la vie – celle qui vient après la mort terrestre – qu'il y a, par les mérites de Jésus, une véritable conversion. Malgré ce fait, je vois le chemin de plusieurs vers la lumière. Cela me rassure. »

Je lui demande de préciser son affirmation.

GAGNON – Je ne peux pas expliquer ce qui se passe entre les étapes de la transformation de la chenille en papillon, mais je sais qu'il y a mort d'une part et qu'il y a naissance d'autre part.

À 73 ans, la vie commence! Et le Seigneur, dans sa bonté, nous fait connaître mille petites morts afin de s'habituer au grand passage. Il y en a qui sont bien pessimistes en ne parlant que de la déchéance du corps humain. Voyons plus loin que cela! Dieu multiplie les rides au même rythme qu'il multiplie les vertus. Il y a une compensation. Rien ne se perd! Même pour un vieillard de 90 ans ! En lui habite la jeunesse parce qu'il prépare un nouveau départ, une nouvelle naissance en Dieu.

VOYER - Qu'est-ce que la vieillesse change en soi?

GAGNON – On s'enrichit des désirs que l'on a moins ou que l'on n'a plus. On caresse l'expérience de sagesse - qui est un trésor accumulé dans l'histoire de l'univers - des générations qui nous ont précédés. On ne croit plus qu'on a tout inventé (!). À 30 ans, on croit souvent que le monde est né peu de temps avant sa propre naissance. Mais plus à mon âge ! Le monde naît et renaît. Il y a un trésor de sagesse que l'humanité a accumulé. Il suffit de s'y abreuver.

VOYER – Dans un travail de philosophie qu'il a remis à son professeur de cégep, un étudiant que je connais écrit « qu'en vieillissant on perd ses illusions ». C'est vrai qu'on rêve moins ?

GAGNON - Lorsqu'il est question des œuvres, le cynisme et le désabusement peuvent facilement nous submerger. Un humaniste ne peut pas penser autrement. Cependant, pour un humaniste chrétien, il y a tout un couloir qui, après ses déceptions, ses désillusions et ses désespérances, conduit à la lumière. Pour lui, il y a autre chose de plus grand que l'humain.

VOYER – Avec l'âge qui avance, qu'est-ce que l'expérience vous dit de la vie ? Qu'est-ce que l'essentiel ?

GAGNON – Croire en Dieu.

VOYER – Juste ça ?!

GAGNON. – C'est l'essentiel ! Mais cet essentiel est aussi de savoir accueillir l’affection des autres, de savoir accueillir Dieu en soi et de savoir accueillir l'autre. Je crois à travers mes limites, mes insuffisances, mes ignorances.

VOYER – Et s'il ne vous restait qu'une seule journée à vivre… À quoi ressemblerait-elle ?

GAGNON - J'en voudrais une comme aujourd'hui ! Et puisqu'en ce moment il est 16 h, il ne me resterait que 8 heures d'attente avant de rentrer chez moi. Chez moi, ce n'est pas ici ! J'ai hâte de retourner à la maison ! Pas vous ?

VOYER - Vous ne vous sentez pas chez vous ici ?

GAGNON - Il me manquera toujours quelque chose. Je suis un inassouvi. Je suis comme la samaritaine. Je bois de l'eau... J'ai encore soif! Je mange... J'ai encore soif! Je fais la fête... J'ai encore soif! Il y a toujours quelque chose qui manque! Et ce qui me manque c'est Dieu!

VOYER - Vous n'avez pas peur de mourir ?

GAGNON. – Pas du tout ! (Il fait un long silence) « Mais ça m'énerve! »

VOYER - Vous êtes prêt !?

GAGNON. - Dieu me prépare. Il me montre chaque jour la gratuité de son amour. […]

VOYER - Est-ce qu'il vous arrive de penser à la mort ?

GAGNON - Pourquoi je penserais à la mort? De toute manière, elle va passer sans que j'y pense!

VOYER - Lorsque vous regardez votre vie, quel est votre plus grand regret ?

GAGNON - Tous les « Je t'aime » que j'ai dits et qui n'étaient pas purs comme ceux que je dis aujourd'hui. C'étaient des « Je t'aime » qui étaient plutôt des « Je m'aime ». Ils étaient vides. Aujourd'hui, je fais un peu mieux, mais j'en suis encore au jardin de l'enfance de l'amour. J'ai encore tant à apprendre.

VOYER - Apprendre à aimer est le travail d'une vie!

GAGNON - Je dirais plutôt se laisser imbiber par Dieu pendant toute une vie parce qu'il me semble que je n'ai pas beaucoup travaillé. C'est plutôt lui qui a tout fait pour moi.

Sur la route du retour, en repensant à cet échange, une page de l’évangile de Matthieu revient dans ma mémoire : « Amen, je vous le dis : si vous ne changez pas pour devenir comme les enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux. Mais celui qui se fera petit comme cet enfant, celui-là est le plus grand dans le royaume des Cieux. Et celui qui accueille un enfant comme celui-ci en mon nom, il m’accueille, moi. » (Mt 18, 1-5.10)

Ainsi donc, l’enfance n’est pas une question d’âge chronologique, mais un état d’être.