Par Benoit Voyer
19 octobre 2026
Lorsqu’on entre dans l'église catholique Marie-Reine-de-la-Paix, à Rawdon, on est toujours impressionné par l’imposante fresque peinte dans le chœur du temple.
Le symbolisme de l’œuvre transporte le visiteur vers le cœur de la foi chrétienne.
Toute la composition s'organise autour du Christ, représenté sur la croix, les bras largement ouverts.
Au-dessus de lui, Dieu le Père déploie lui aussi les bras dans un geste d'accueil et de bénédiction, tandis que la colombe de l'Esprit Saint descend entre le Père et le Fils, rappelant le baptême de Jésus au Jourdain où « l'Esprit Saint descendit sur lui sous une apparence corporelle, comme une colombe » (Lc 3, 22). À elle seule, cette scène exprime le mystère de la Sainte Trinité, au nom de laquelle les disciples sont envoyés baptiser toutes les nations (Mt 28, 19).
Autour du Christ, quatre anges vêtus de blanc participent à une véritable liturgie céleste. Deux d'entre eux présentent des calices, évoquant les paroles de Jésus lors de la dernière Cène : « Ceci est mon sang, le sang de l'Alliance, versé pour la multitude » (Mc 14, 24). Les autres déploient des banderoles portant des inscriptions latines inspirées de la liturgie. On y distingue notamment le mot Sanctus, qui fait écho à la vision du prophète Isaïe : « Saint, saint, saint est le Seigneur de l'univers » (Is 6, 3), reprise également par les quatre Vivants dans l'Apocalypse (Ap 4, 8). Le ciel tout entier semble ainsi s'unir à la célébration qui se déroule au pied de cette œuvre.
Dans la partie inférieure de la fresque, une assemblée de personnages auréolés prend place de part et d'autre du sanctuaire. Ils représentent vraisemblablement les apôtres, les saints et l'Église glorifiée, réunis autour de l'Agneau. Cette vision rappelle les paroles de l'Apocalypse : « J'ai vu une foule immense, que nul ne pouvait dénombrer, de toute nation, race, peuple et langue » (Ap 7, 9). Leurs regards convergent vers la croix, signe que toute l'histoire du salut trouve son accomplissement dans le Christ, selon cette parole de Jésus : « Et moi, quand j'aurai été élevé de terre, j'attirerai à moi tous les hommes » (Jn 12, 32).
Placée directement derrière l'autel, cette fresque prend tout son sens au moment de la célébration eucharistique. Elle rappelle que la messe n'est pas seulement une assemblée de fidèles, mais une participation à la liturgie du ciel. La Lettre aux Hébreux affirme que le Christ est entré « dans le sanctuaire du ciel lui-même » (He 9, 24), tandis que le Catéchisme de l'Église catholique enseigne que, dans chaque Eucharistie, l'Église s'unit à la liturgie céleste. Le regard passe naturellement de l'autel au Christ, puis s'élève vers le Père, guidé par l'Esprit Saint. Devant cette fresque, les paroles proclamées après la consécration prennent une résonance toute particulière : « Il est grand, le mystère de la foi ! »
On contemple avec les yeux de son époque
On ne regarde jamais une œuvre avec les yeux de son époque initiale; on la regarde toujours avec les nôtres. Nos sensibilités, nos débats de société, nos références culturelles influencent inévitablement notre interprétation. Une même œuvre peut donc susciter des lectures très différentes selon le siècle où elle est contemplée.
Prenons justement ce visage du Christ de Wilfrid Corbeil. En 1956, un fidèle y voyait probablement un Christ empreint de douceur, de paix et de majesté. Aujourd'hui, dans une société où les questions d'identité, de genre et de représentation occupent une place importante, certains peuvent spontanément y percevoir des traits qu'ils qualifieraient de féminins ou d'androgynes. Ce regard n'est pas « faux » : il nous renseigne sur notre époque. Mais il ne faut pas le confondre avec l'intention de l'artiste.
C'est l'un des défis de l'histoire de l'art. Il faut constamment faire dialoguer deux regards : celui du spectateur d'aujourd'hui et celui de l'époque où l'œuvre a été créée. Comprendre une œuvre, ce n'est pas seulement dire ce qu'elle nous inspire; c'est aussi tenter de retrouver le langage, les symboles et les préoccupations de son auteur. Autrement, nous risquons de projeter nos propres catégories sur une création qui répondait à d'autres codes.
En ce sens, une œuvre d'art est comme un témoin silencieux de son temps. Elle continue de parler à chaque génération, mais elle ne dit pas toujours la même chose. Le regard que nous portons sur elle révèle autant notre propre époque que celle de l'artiste. C'est précisément ce dialogue entre le passé et le présent qui rend l'histoire de l'art si passionnante.
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| Père Wilfrid Corbeil |
Le créateur de la fresque de l’église Marie-Reine-de-la-Paix est le père Wilfrid Corbeil, c.s.v. Il est l'une des grandes figures de l'art sacré québécois du XXe siècle. Religieux des Clercs de Saint-Viateur, il fut à la fois peintre, architecte, enseignant, décorateur, écrivain, collectionneur et animateur culturel. Toute sa vie a été guidée par une conviction profonde : la beauté possède une force évangélisatrice et peut conduire l'être humain vers Dieu.
Né le 20 mars 1893 à Saint-Lin-des-Laurentides, il entreprend ses études classiques au Séminaire de Joliette avant d'entrer chez les Clercs de Saint-Viateur en 1912. Ordonné prêtre en 1918, il poursuit ensuite des études de lettres à la Sorbonne et à l'Institut catholique de Paris. De retour au Québec, il enseigne au Séminaire de Joliette, où il fonde un studio de dessin, organise des expositions et transmet son amour de l'art à plusieurs générations d'étudiants. Ceux qui l'ont connu décrivent un homme cultivé, passionné et animé d'un désir constant d'élever le regard de ses contemporains vers le beau.
Artiste prolifique, Wilfrid Corbeil réalise plus d'un millier d'œuvres et d'ébauches au cours de sa carrière. Ses talents ne se limitent pas à la peinture. Il participe également à la conception d'édifices religieux, à la restauration de lieux de culte et au renouvellement de l'art sacré au Québec. En 1946, avec l'artiste français André Lecoutey, il fonde le mouvement Le Retable, qui souhaite redonner à l'art religieux toute sa place dans la vie de l'Église, dans un langage artistique adapté à son époque.
Son héritage dépasse largement le domaine religieux. Dès 1943, il met sur pied une galerie d'art au Séminaire de Joliette, initiative qui deviendra le point de départ du Musée d'art de Joliette. Il consacrera ensuite des décennies à enrichir ses collections, à mobiliser des donateurs et à faire construire l'édifice inauguré en 1976. Encore aujourd'hui, le Musée d'art de Joliette est le plus important musée d'art en région au Québec, un héritage qui porte indéniablement la marque de sa vision et de sa persévérance.
Le père Wilfrid Corbeil décède le 20 octobre 1979. Il laisse derrière lui un patrimoine artistique et culturel exceptionnel. Malheureusement, son nom demeure encore trop peu connu du grand public. Ses tableaux, ses décors d'églises, ses projets architecturaux et son engagement envers la diffusion de l'art témoignent d'une même intuition : la beauté n'est jamais une fin en soi. Pour lui, elle était une porte ouverte sur le mystère, un chemin vers la contemplation et une manière discrète, mais profondément éloquente, d'annoncer l'Évangile. Plus de quarante ans après sa disparition, son œuvre continue de rappeler que l'art peut être à la fois une expression de la foi et un précieux héritage pour toute la société québécoise.

