POINT DE VUE CATHOLIQUE : Le retour des messianismes
Par Benoit Voyer
18 octobre 2026
Dans un entretien publié le 10 mars 2026 dans La Croix, l’historien et théologien Jean-François Colosimo propose une réflexion sur la montée des courants messianiques dans les conflits contemporains, particulièrement au Moyen-Orient. Pour lui, il faut d’abord distinguer deux notions souvent confondues : l’eschatologie et le messianisme. L’eschatologie concerne les fins dernières, l’accomplissement ultime de l’histoire. Le messianisme, lui, désigne l’attente d’un événement ou d’un personnage qui inaugurera une nouvelle étape de cette histoire.
« Ce qu’il y a de commun au judaïsme, au christianisme et à l’islam, explique-t-il, c’est que l’histoire a un sens. » Ces traditions religieuses partagent l’idée que l’histoire humaine n’est pas absurde, mais orientée vers un accomplissement. Le problème apparaît lorsque certains groupes cherchent non seulement à attendre cet accomplissement, mais à « précipiter » la fin des temps par l’action politique ou militaire.
Selon Colosimo, le conflit au Moyen-Orient ne peut pas être expliqué uniquement par la religion. Cependant, sa radicalisation devient difficile à comprendre sans tenir compte du retour des discours eschatologiques dans l’espace politique. « Dans l’Apocalypse, il y a évidemment la promesse de la destruction de l’ennemi, mais il y a aussi la promesse de l’avènement d’un règne juste, vrai et bon », rappelle-t-il.
L’historien situe un tournant à la fin des années 1970. « Ce qu’on a souvent appelé à tort le “retour du religieux” se produit en fait en 1979, et non en 1989. » Cette période voit simultanément la révolution iranienne de l’ayatollah Khomeyni, la montée des mouvements religieux en Israël et le retour de l’influence politique des évangéliques aux États-Unis. Depuis, estime-t-il, une impatience nouvelle s’est développée : l’idée que l’histoire doit être accélérée pour provoquer l’accomplissement attendu.
C’est là que se trouve, selon Colosimo, le danger du messianisme politique : « Le messianisme, le millénarisme et l’eschatologisme apportent le feu de Dieu à cette apologie de la force. » L’attente religieuse d’un monde nouveau peut alors être détournée pour justifier la domination, la violence ou la destruction de l’adversaire.
Mais l’entretien ne se limite pas à une critique des dérives religieuses. Jean-François Colosimo rappelle aussi que les grandes traditions spirituelles portent en elles des ressources de paix. « Dans toutes les grandes religions, il y a ce qu’on pourrait appeler un Christ qui dort », affirme-t-il, évoquant l’idée d’une présence divine qui transforme l’être humain plutôt que de conquérir le monde par la force.
Sa réflexion se termine par une lecture profondément chrétienne du messianisme : « La couronne du roi du monde, c’est une couronne d’épines. Il n’y a que l’innocent absolu qui puisse la porter. » Pour lui, le message du Christ introduit une rupture radicale avec les logiques de puissance : le règne de Dieu ne s’impose pas par la violence, mais par le don de soi.
